Sa paraphilie m’est, le plus souvent, terra incognita. Pas aussi étrangers qu’elle, toutefois, les propos qu’elle fait tenir à Ludovic Maubreuil, bien que leur singularité lui soit éminemment propre et ses regards souvent éclairants. J’avais, au moment de la lecture de ses Harmonies Werckmeister chez ce cher Juan Asensio, relevé ce passage qui suivra, pour le placer en exergue durant un moment, en colonne de droite, ainsi que j’aime à le faire lorsque je veux suçoter un peu longuement le noyau d’une olive (nombreux sont ceux qui mériteraient de se trouver là, et qui s’y trouveront éventuellement - ça n’est pas non plus un palmarès !) :


« …renouer avec cette conception antique de l’harmonie véritable,
qui résulte de la coexistence d’entités irréductibles
mais fonctionnant en réseaux. »


     Alors hier, arrivant tardivement sur son fil voué au Passé décomposé en citant Ferré et Reggiani, je me suis laissée aller à émettre ce commentaire, en regard de la lecture que je faisais de la note de Ludovic et de l’échange aux airs quasi achevés qu’elle avait suscité, qui mettait en cause bonheur, désespoir, foi, mission du poète, douleur, etc. (retranscription, pour retenir une mienne trace, presque fidèle sauf pour quelques corrections) :

     « Un même texte peut désespérer l’un et soutenir l’autre, voire avoir ces effets sur la même personne en des temps différents. Le risque est toujours là de ne pas survivre à une souffrance, c’est pourquoi on la craint. À certains moments plus qu’à d’autres. Empêche-t-elle ceux qui meurent de faim (une personne à toutes les quatres secondes environ) de mourir, la foi dans la vie ? Ils crèveraient parce qu’ils en ont manqué, peut-être? Ce n’est pas toujours soi qui l’abandonne, la foi, parfois c’est elle qui nous laisse en plan ; ou la vie. Ou les deux. Chercher de toutes nos forces [à s’accrocher au lien avec le vivant], bien sûr, mais, et quand les forces nous abandonnent ? Pour l’un, savoir que ce que l’on vit fait partie de l’expérience de la condition humaine (adjoignez ici le sens que vous lui donnez) peut suffire ; pour un autre, il sera essentiel de le sentir. Parfois, l’un et l’autre seront des moments de vie, plus ou moins longs, d’une même personne en des temps de vie différents. Parfois tout baigne ; souvent la vie suit son cours, plus ou moins mouvementé ; et parfois on coule : tout n’est pas affaire de foi. Tout n’est pas non plus affaire de douleur. Peut-être, voire souvent, est-ce affaire d’insuffisance. Pas seulement présumée ou mal tolérée, mais de réelle insuffisance. Bien sûr, l’indifférence ; bien sûr l’égoïsme ; bien sûr l’inconscience, mais pas que, mais pas qu’eux.

     Le bonheur n’est pas toujours un chagrin qui se repose (oui d’accord, parfois [souvent] le chagrin attend en ligne, de tout tout près). Le bonheur n’aurait-il droit d’existence que s’il se montrait total, régnant partout pour tout le monde à la fois ? Qu’il fasse cruellement défaut longtemps, beaucoup, infiniment, cela doit-il agir en tant qu’agent le bannissant et lui interdisant tout droit de séjour ne serait-ce qu’une seconde ?

     Goûter une mangue mûrie juste à point, celles d’Haïti ou du Moyen-Orient, en forme de noix d’acajou, pas les rouge et verte - goûter une telle mangue m’est un réel bonheur, nourrit une joie profonde parce qu’elle est Vie dans ce qu’il y a de plus beau. Le bonheur peut être aussi insignifiant que ça, voire plus encore. Et parfois on a les papilles éteintes. Pareil pour tout ce qui compose - ou décompose - la vie. Parfois on compose avec, bien, moyennement, pas du tout, ou mal ; parfois c’est la vie qui compose avec nous, bien, moyen…, etc. Parfois tout se mêle [s’épouse bien], ou se divorce, ou ne colle simplement pas.

     Enfin, il me semble qu’il ne s’agit pas [il me semble que n’est pas - d’abord ou surtout - en cause le bonheur ou la joie] de l’état du poète. Tout le monde n’a jamais été gai qu’épisodiquement. Le bonheur de savoir que la mangue (symbole fondé sur une réalité - remplacez par votre choix - peuvent être multiples - le sont pour moi) existe peut soutenir souterrainement une joie inexpugnable, mais elle n’a pas pour fonction d’annuler tous les motifs sombres, les peines, les douleurs, l’horreur, et ainsi de suite ad nauseam. Cet insignifiant bonheur (toujours selon votre réalité symbolique) sera toujours insuffisant, voire odieux ou obscène, mais pas moins réel. Après ça, nous survivra-t-il ou survivrons-nous avec lui au-delà de notre mort, le noyau de ma mangue ne m’en a pas livré le secret. Si secret il y a.


(Pomme Secrète : notre passé décomposé peut parfois servir de compost pour un présent recomposé. Ou pas. Y a pas que la mangue. Exercice de liberté. (De foi ?) Avant l’ultime poussière.) »

(Pomme Secrète II : c’est fou ce qu’on peut découvrir, en quête d’images. Et alors, ce que chacun peut leur faire dire !! Yf you get my drift ?!?)

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