02/03/2007 12:22 am
Voici l’histoire amoureuse de Shirin et Khusraw, écrite par le poète Nizami (dans ce qui serait son cycle du Khamseh) et évoquée par Fatéma_Mernissi dans son livre Le harem européen.
« Princesse recluse, Shirin quitte son harem natal pour partir à la recherche du prince Khusraw, dont elle est amoureuse. Les miniatures la montrent chevauchant à travers les forêts, à la poursuite de son prince ou se baignant dans un étang sous la protection de sa monture. Puis elle retrouve le prince Khusraw, et on les voit alors chassant ensemble : quand, pour se faire valoir à ses yeux, Khusraw « sabre un lion », elle n’hésite pas à lui répondre en « transperçant un onagre ». À en juger par ces images, la chasseresse n’est pas le moins du monde perturbée par la vue des bêtes massacrées. Ses traits sont calmes, son cœur n’est en rien attendri.
Moi, j’aurais été transie de peur, dans ces forêts, en compagnie d’un prince armé comme Khusraw et surtout trop préoccupée par la présence des lions et des onagres pour songer à la tendresse et glisser dans les rêveries romantiques… Il n’en n’est pas de même pour Shirin, qui est toujours représentée dûment armée, avec arcs et flèches à portée de main, même lorsqu’elle se baigne dans une source.
Lorsque je retournais au Louvre pour tâcher de comparer Shirin avec l’odalisque d’Ingres, je ne pus m’empêcher de rire — combien différentes elles étaient ! Je me suis alors demandé ce qui serait arrivé si le peintre français avait rencontré la princesse Shirin au coin du bois de Boulogne. Lui aurait-il arraché ses multiples robes et son manteau pour la peindre nue ? […]
L’histoire de Khusraw appartient au cycle du Khamseh écrit par le poète Nizami (1140-1209). Les deux amants, Shirin et Khusraw, sont originaires l’un de Perse, l’autre d’Arménie.
Bien que l’éloignement des héros (qui appartiennent toujours à des nations différentes) soit un détail propre à l’art islamique, où l’exotisme est toujours un plus, on est en droit de se demander comment ces jeunes gens ont pu se rencontrer. C’est tout simple : en songe.
Khusraw « avait rêvé qu’il monterait le coursier le plus rapide du monde et qu’il obtiendrait la main d’une demoiselle très belle nommée Shirin ». « Peu après, le prince appris par son ami Shapur, qui avait voyagé, qu’il existait en Arménie une princesse merveilleuse, nièce de la reine, dont le nom était Shirin… » Voyant que la passion de Khusraw pour la créature de ses rêves ne s’éteignait pas, Shapur imagina un plan et retourna en Arménie le mettre en œuvre : « Il attira l’attention de Shirin en suspendant dans les arbres des portraits de Khusraw, puis lui expliqua comment elle pouvait entrer en contact avec le jeune homme. »
Et devinez quoi ? La princesse n’eut aucune hésitation. Elle sauta sur le « plus rapide coursier du monde » et se lança dans son incroyable quête de l’amour. « Après quatorze jours et quatorze nuits, épuisée et couverte de poussière, elle arriva au bord d’un étang calme et se baigna. » Quel étrange moment que celui qui voit cette jeune fille arrêter sa folle poursuite pour se dévêtir et plonger dans une source, son cheval et ses armes en vue, comme si de rien n’était ! Le bain de Shirin dans la nature sauvage est une des scènes favorites des miniaturistes musulmans.
Pendant ce temps-là, Khusraw, chassé de Perse pour des raisons politiques, chevauchait vers l’Arménie. Un jour, il voit dans la forêt une jeune beauté se baigner sous la garde d’un cheval magnifiquement caparaçonné. Le regard qu’il pose sur la cavalière mystérieuse est tout aussi souvent représenté, sous le titre Khusraw observe Shirin. Bien sûr, au cours de cette première rencontre, les deux héros ne s’adressent pas la parole, sinon il n’y aurait pas de légende.
Au lieu de cela, « stupéfait par sa grâce, Khusraw s’approcha. Surprise, Shirin cacha sa nudité de ses longues tresses déployées,
se vêtit en toute hâte et s’enfuit. Khusraw désirait cette exquise jeune fille, mais il ne l’avait pas reconnue. Pas plus que Shirin n’avait reconnu Khusraw, bien qu’elle se fût demandé si le beau cavalier était ou non le prince ».
Les deux amants poursuivent donc leur route chacun de son côté à la recherche d’un idéal qu’ils avaient déjà découvert. Voilà une merveilleuse illustration de de cette quête universelle qui est la nôtre, à tous, malgré la télévision et ses matraquages publicitaires. Toujours, nous conservons au fond de nous même un idéal, l’image d’un partenaire qui nous habite, et qui vient d’un ailleurs étranger à nous même. Tomber amoureux d’une image qui représente une créature étrangère est un thème courant, que ce soit dans les contes ou les miniatures. S’éprendre d’un portrait… Voilà une allégorie qui s’applique à chacun d’entre nous : avant même d’être en âge de rencontrer l’amour, nous portons déjà en nous une image tatouée dans un coin de notre psyché d’enfant. Image idéale qui nous met en quête nuit et jour, à travers terres et mers.
Dans l’art et la littérature islamiques, les thèmes amoureux nous rappellent fréquemment que le bonheur est une histoire de voyage et de rencontre. Tomber amoureux, c’est franchir les frontières et prendre des risques. »
(Cliquez sur les images pour en savoir plus à propos de chacune, et cliquez, sur ces pages, sur le bouton Back to thumbnails pour voir toute la série des 75 se rapportant à cette histoire.)



Ça fait plaisir
Détail, Marie-Danielle, le lien placé sous le nom “Mernissi” n’ayant pas fonctionné, une petite recherche manuelle m’a laissé déduire que vous visiez cette page :
où l’on trouve un très bref résumé du propos du bouquin de F. Mernissi ici cité.
// Si on regarde les tableaux des peintres orientalistes qui ont dépeint ce qu’ils imaginaient être des harems, on comprend qu’ils y ont fait figurer leurs propres femmes. Les historiens turcs les critiquent pour avoir fait ces descriptions sans même, pour la plupart d’entre eux, ne jamais avoir mis les pieds en Orient. Quant à ceux qui y sont allés, ils n’ont évidemment jamais pu pénétrer dans un harem et ils se sont donc contentés d’illustrer les mythes imaginés par les Occidentaux qui vivaient là-bas. Delacroix, Ingres, Matisse ou Picasso ont peint des femmes qui n’étaient que le fruit de leurs propres fantasmes, explique Fatima Mernissi, une essayiste marocaine qui a publié un livre sur le sujet, Le Harem et l’Occident [Albin Michel, 2001]. Dans leurs tableaux, la femme est représentée comme une créature voluptueuse et docile qui n’a aucune autre utilité que de servir l’homme.
Fatima Menissi rappelle que l’expression la plus frappante de cette conception occidentale de la femme se trouve chez le philosophe des Lumières Emmanuel Kant. Celui-ci décrit la féminité comme le synonyme de la beauté, alors qu’il relie l’homme à la notion de sublime. La femme qui sait trop perd de son attrait et, quand elle expose ses connaissances, elle détruit toute sa féminité. Conclusion : elle ne doit pas s’occuper de mathématiques, d’histoire ou de géographie ; elle doit juste avoir assez de connaissances pour pouvoir participer à une conversation ; elle doit même prendre un air enfantin et bête pour paraître plus belle.
Contrairement aux tableaux orientalistes occidentaux qui mettent en scène des femmes cloîtrées, les miniatures orientales représentent les femmes dans des scènes de chasse ou dans les diverses activités de leur vie quotidienne. La patrie des miniatures qu’est l’Iran a notamment donné naissance à la légende de Farhat et Shirine, dont on trouve des versions locales en Anatolie. Le personnage de Shirine est celui d’une femme indépendante qui quitte son pays pour rejoindre l’homme qu’elle aime ; elle monte à cheval, elle chasse, franchit les plaines et les mers et parvient finalement à retrouver l’élu de son cœur. Il est d’ailleurs possible de déceler l’influence de Shirine dans tous les personnages féminins des contes orientaux d’ailleurs. Elle incarne cette femme forte, capable de se servir d’une épée quand il le faut, qui tire à l’arc, traverse les mers toute seule et lutte dans la vie avec la force de son intelligence. //
On trouve, en effet, sur cette page, un utile rappel historique sur ce qu’était réellement le harem de cour.
Il est à noter que Fatéma Mernissi avait précédemment publié Rêves de femmes, une enfance au harem, auto-fiction sur sa propre enfance, dans ce qu’elle appelle “un harem domestique”, à savoir une maison bourgeoise marocaine des années 40.
Elle y raconte comment sa grand-mère, sa mère et ses tantes, les femmes de la maison, l’y ont nourrit des contes et légendes islamiques vantant les femmes libres et courageuses. Et aussi, voire surtout, comment sa (grand-)mère, illettrée, fit tout pour que sa fille étudie —sorte !— et voyage. Le voyage, dans ce tendre enseignement maternel, étant la clef de la liberté, avec la rencontre de l’Autre. Rencontre qui se devait d’être emprunte de respect et d’écoute.
« Tu dois concentrer ton attention sur l’étranger de passage et essayer de le comprendre. Mieux tu comprends un étranger, mieux tu te connais toi-même. Et mieux tu te connais, plus grand est ton pouvoir. »
Bref, en bonne (petite-)fille aimante, Fatéma Mernissi est devenue une sociologue réputée, de renommée mondiale, et une grande militante du droit des femmes. Elle n’omet jamais de “payer sa dette” aux Shéhérazades et autres Shirine qui peuplèrent ses longues soirées d’enfance sur la terrasse de la maison, ses rêves et qui nourrirent son aspiration au savoir et à la liberté.
En faisant la promotion de son bouquin (à Berlin, Paris, New York…) et elle remarqua une certain décalage entre son expérience du harem et ce qu’en imaginait son lectorat… masculin, occidental.
// Durant cette tournée, durant laquelle je fus interviewée par plus de cent journalistes, j’ai remarqué que les hommes souriaient lorsqu’ils étaient amenés à prononcer le mot « harem ». J’étais choquée par ces sourires. Comment peut-on sourire un mot synonyme de prison ?
Plus encore, j’étais scandalisée. Pour ma grand-mère, le harem était une institution cruelle qui mutilait les femmes, qui les privait de leurs droits, à commencer par celui de bouger. […] Mais selon sa philosophie qui, je l’ai découvert plus tard, puisait dans l’héritage des soufis, célèbres mystiques de l’Islam, je devais transformer le choc négatif que m’inspiraient les Occidentaux en une émotion positive, pour apprendre d’eux. //
Et c’est ainsi qu’elle narre, non sans humour, son enquête sur l’image fantasmée du harem (et de la femme orientale) dans l’imaginaire occidental. Sujet du bouquin Le harem européen.
Kant et Ingres en prennent pour leur grade.
La mode de l’anorexie aussi.
Comment erre Jean-Balthazar — 02/03/2007 @ 6:56 am
Jean-Balthazar, le lien fonctionne, pourtant. Cela dit, faut pas vous gêner pour citer : vous voyez bien ce que ça peut produire! Oui, j’ai choisi ce lien-là précisément pour ce que vous relevez, sa bonne mise en contexte en même temps que sa présentation plus élargie de Fatéma Mernissi.
J’ai beaucoup aimé découvrir son ton, aussi, et cela me fera probablement la lire plus vite, parce que son écriture est vivante. Alors merci.
Ce que vous dites a également le mérite de me faire rendre compte que, précisément, c’est ce que j’ai souvent pressenti, à entendre et à lire des Occidentaux : ils projetaient (et encore) des réalités qui ne disaient pas (et encore) toujours leurs noms ici. C’est toujours ce même choc (très sain) qui se répète, par devers moi et les cultures arabes et musulmanes, cette rencontre de l’Autre qui me permet de me voir plus que toute autre, ou devrais-je dire, qui a la plus forte résonance en moi, pour moi. Ça avait été le cas avec mes premiers Tahar Ben Jelloun, ce le fut à nouveau lors de mes cours à l’université, et je sens que la lecture de Mernissi irait également dans ce sens. Me reste plus qu’à pouvoir m’y adonner ainsi qu’il me le faudrait, pour mieux la cerner, pour mieux la donner à voir… ce que je tente d’organiser actuellement (c’est fatigant d’employer le mot organiser, depuis que je sais à quel point il a fait partie de la fonction nazie, alors qu’il n’avait jamais eu pareille connotation pour moi auparavant, pfff).
En fait, dans l’univers de Ben Jelloun et possiblement celui de Mernissi, ce qui me retient fortement, c’est le rapport au monde avec toute l’entièreté de notre nature humaine, sans troncation de nos sens, de l’Histoire (ou la volonté de sa restauration, sans en faire une maladie), alors que partout dans le monde on observe la déshumanisation à l’œuvre…
Bon, je retourne m’occuper de mes morts. Mais ceux-là n’ont pas à être traités noblement, l’aspirateur est ici très approprié.
Comment erre Marie Danielle — 02/03/2007 @ 1:14 pm
Oui. Il y a des raisons historiques à ces “projections”. Je ne vous recollerais pas ici l’extrait du bouquin de Mz Mohja Kahf posté chez Corine. Juste le lien vers l’introduction, en ligne.
Les réflexions de F. mernissi sur le diktat de la taille 38 avaient passablement énervé certains critiques (la première version du bouquin, en anglais, est sortie aux US, en 2000.)
Elle convoquait pourtant Naomi Wolf et Pierre Bourdieu pour décrire les effets des régimes minceurs sur le psychisme des femmes…
Je m’amuse (?!) de voir que 6-7 ans plus tard, les Espagnols parlent de légiférer sur la taille des mannequins. À Paris, des association commencent à fair du bruit à propos de ce qui défile sur les podiums…
Après une loi sur la coiffure des femmes, va-t-on en faire une sur le poids ?
Quand même… quand on y songe…
Comment erre Jean-Balthazar — 04/03/2007 @ 7:30 pm
J’en reviens aux projections, mais en faisant un grand détour. Ce soir, il y avait l’écrivain Jean-Paul Dubois, à TLMEP. Anti-américain primaire déclaré, il l’attribuait au constat constant qu’il fait depuis ses premiers séjours aux É-U d’une violence systémique qui produit de terribles aberrations. Il a raconté, par ex., qu’un propriétaire de compagnie d’assurances s’était spécialisée dans le rachat des assurances de personnes atteintes du sida et en phase terminale. Si on prend le cas d’une personne qui a une assurance de $100,000.00, il lui en offre 60,000 et fait un profit de 40,000. Lui considère qu’il rend service aux sidatiques car il leur permet de finir leurs jours dans de meilleures conditions, ce que Dubois juge, avec raison, comme totalement immoral.
Dubois semble dire que les rapports humains sont différents en Europe, par ex.; ce que je ne saurais évaluer. Il a semblé, implicitement, dire que c’était un peu différent chez nous, au Québec, vs les É-U. Bref, je dirais que j’ai le sentiment qu’il cerne bien quelque chose de réel aux É-U, mais ne serais pas prête à dire exactement comme lui. J’ai plutôt l’impression que la violence est inhérente à la condition humaine et que rares sont les sytèmes sociaux qui y échappent. Toutefois, il y a des variantes. dans les champs où elle agit, et dans les degrés qu’elle atteint. Enfin là où je veux en venir et où je rejoins Dubois, c’est pour reconnaître qu’en Amérique - oui, ici j’inclus le Québec -, il y a une violence dans les rapports sociaux qui ne dit pas son nom mais que, personnellement, j’ai toujours ressenti depuis toute petite. Je sais maintenant qu’elle ne tenait pas seulement du fait du milieu modeste, au mode de vie souvent rude, avec des relents de misères diverses, de ma campagne; je sais aussi qu’elle ne s’explique pas totalement par l’étendue du territoire et la distance entre les régions et les divers paliers de gouvernements. Je sais y avoir été plus sensible - ce qui n’équivaut pas à dire que j’en aie été nécessairement plus marquée que d’autres, mais que je l’ai été de façon différente. Et donc, je dirais que cette violence que Dubois reconnaît, je la reconnais aussi, même si on pourrait discuter des interprétations qu’on en fait, mais il y a une chose que je peux dire, et c’est là où je relie cette question aux projections : cette violence qui souvent ne dit pas son nom est singulièrement niée, la plupart du temps, et donc ainsi que l’on sait, le déni fait toujours retour, et en Amérique, c’est souvent par le biais des projections, avec pour victime cet Autre le plus désigné qu’est l’Arabe ou le musulman ou l’Arabo-musulman, en cette époque.
Dans le cas des femmes (vous ne le savez pas, mais en écrivant je réécoutais un reportage présenté sur Radio-Canada (radio) afin de retracer le moment où j’ai justement entendu Mernissi ce matin! mais, pas de chance, il me faudrait peut-être réécouter toute la 2e heure et là il est vraiment trop tard…), c’est intéressant de constater que ce qui est toujours le plus commenté concerne le corps. Quelqu’un a dû déjà parler d’excision mentale, au même titre où l’on parle parfois de castration mentale, non? Enfin, oui maintenant on se met à parler de l’anorexie des mannequins et tout ça (tenez, ici, on a un chroniqueur qui s’est fait aller les baguettes à dénoncer la chose comme s’il était le premier à avoir inventer le bouton à 4 trous - mais il a tout de même le mérite de tenir une parole que peu d’hommes se montrent prêts à tenir publiquement - même s’il est payé pour le faire -, faut lui donner ça… et pis moi je suis râleuse, je préfère les hommes tenant des propos plus fins…), mais le fera-t-on de sorte à rétablir un état de vie de qualité, ou n’est-ce pas là un ramollissement du fait du taux inflationniste de l’obésité et que le marché du vêtement (et de l’alimentation) ont besoin qu’une autre image prenne la place, et beaucoup plus de place?
Comment erre Marie Danielle — 05/03/2007 @ 12:40 am
Allez, j’ai un peu de temps et je vous aime bien. Alors je refais le pédant.
[En gras-italique, c’est bibi qui souligne]
// En lisant Bourdieu, j’eus l’impression de mieux comprendre la psyché occidentale. Les industries de la mode ne sont que la pointe émergée de l’iceberg, explique le philosophe. Quelque chose se passe, au-dessous, qui reste secret ; autrement, pourquoi les femmes accepteraient-elles spontanément de se rabaisser ? Pourquoi, par exemple, les femmes choisissent-elles de préférence des hommes plus grands et plus âgés qu’elles ? Victimes des manipulations magiques de la violence symbolique, elles acceptent spontanément « les signes ordinaires de la hiérarchie sexuelle » tels que l’âge, la taille, l’argent. C’est cette spontanéité que Bourdieu décrit comme étant le produit d’une sorte d’ « ensorcellement ». Ces méthodes élémentaires de domination sont certainement très efficaces : me priver de nourriture est la meilleure façon de m’empêcher de penser et de détruire ma confiance ne moi-même. Quand j’ai faim, je déprime sur-le-champ et je m’accuse de tous les maux.
Naomi Wolf et Pierre Bourdieu en arrivent tous deux à la conclusion que ces « codes corporels » paralysent insidieusement l’aptitude des femmes à entrer dans la course au pouvoir, même si le monde professionnel leur semble largement ouvert. Les règles du jeu sont différentes selon les sexes. Les ressources des femmes qui entrent dans la compétition sont à ce point dépendantes de leur aspect physique qu’on ne peut parler d’une égalité des chances. « Une fixation culturelle sur la minceur féminine n’est pas l’expression d’une obsession de la beauté féminine, explique Wolf, mais d’une obsession de l’obéissance féminine. Le régime est le plus puissant des sédatifs politiques qui ait jamais existé dans l’histoire de la femme ; une population qui reste calme dans sa folie est forcément docile. »
La recherche, renchérit-elle, « confirme que la plupart des femmes savent trop bien qu’une surestimation de la minceur conduit à “la perte effective de toute estime personnelle et du sens de l’efficacité” et […] qu’ “une restriction calorique périodique ou prolongée” modèle une personnalité caractéristique dont les traits dominants sont la passivité, l’anxiété, et l’émotivité ».
De la même manière, Bourdieu, qui insiste plutôt sur la façon dont ce mythe s’inscrit dans la chair même, reconnaît que le rappel constant de leur apparence physique déstabilise les femmes ainsi réduites au rang d’objets d’exposition (*) : « La domination masculine qui constitue les femmes en objets symboliques dont l’être (esse) est une être perçu (percipi) a pour effet de les placer dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. »
Être changée en un objet dont l’existence dépend du regard de son propriétaire fait de la femme moderne… une esclave de harem.
« Merci, Allah, me dis-je dans l’avion qui me ramenait vers Casablanca, de m’avoir sauvé du harem taille-38. Et pourvu que nos Benkiki ne trouvent jamais le truc… Imaginons qu’ils laissent tomber le voile pour cette diabolique taille 38 ! Comment mener un combat politique crédible, organiser par exemple une tonitruante manifestation de rue, avec banderoles et chants de rigueur, lorsque vous ne trouvez pas une jupe à votre taille ? » //
(* note perso : Alain Badiou avait très bien noté, dans un article sur le “voile”, que celles de ses élèves qui l’arboraient en cours refusaient —très consciemment— cette “réduction au rang d’objets d’exposition”, et comptaient parmi ses étudiantes les plus motivées et les meilleures…)
Je vous laisse imaginer la réception (c’est la conclusion du bouquin) à New York : une marocaine —élevée dans un harem— qui ose soupçonner que la Liberté tant vantée sur papier glacé recouvre —peut-être— une forme d’esclavage qui ne dit pas son nom…
Elle ne sait pas de quoi elle parle, forcément.
Elle n’a pas bien compris l’Amérique, c’est clair !…
Que pourrait-elle en comprendre, d’ailleurs ?… La pauvre !…
Comment erre Jean-Balthazar — 05/03/2007 @ 6:40 am
Mernissi tient des propos tout à fait selon mon cœur, alors merci pour votre pédanterie et persistez à l’être.
Il se peut que je dise des bêtises, là, mais tout en saluant l’admirable travail des féministes occidentales (que je n’ai pas toutes lues, loiiiin de là), je demeure avec l’impression que leur révolution n’a pas su montrer d’appuis anciens sur lesquels fonder un mode de vie émancipé. Peut-être est-ce que j’erre totalement en disant ça, bien que les constats de nos vies actuelles révèlent d’importants dérapages (je pense ici surtout, conséquemment, sans que cela soit exclusif ou unique au féminisme, aux vies de famille malmenées et au trimballage des enfants), tout en relevant le fait que cette émancipation aurait dû se mener de front avec celle des hommes, ce qui n’a pas été le cas et a produit les wonder women et aussi des conditions de vie et de travail déraisonnables. Où je veux en venir, c’est que je serais curieuse de lire Mernissi pour voir si j’y trouverais lesdits appuis. Dans le Nouveau Monde où tout peut être défait et refait [parfois trop] aisément parce que la tradition ne pèse pas bien lourd, on doit reconnaître un vide relatif de la mémoire (ce qui, dans mon esprit, recoupe la violence identifiée par Dubois évoquée auparavant), et je me dis que peut-être que Mernissi échappe à ça…? peut-être qu’il se trouve chez elle ce tout petit supplément d’âme (ainsi que le chantait France Gall à propos d’Ella…). Mais, je le répète, je ne veux rien enlever aux féministes d’ici, qui ont largement montré qu’elles avaient du cœur au ventre et qu’un esprit vif les portait, je parle surtout de l’âpre territoire des conquêtes d’ici qui a décimé l’esprit des Amérindiens tout autant que leurs populations, et de cette non-transmission des cultures d’où les nouveaux arrivants originaient, en plus de l’omniprésence de l’Église qui, en regard de ses considérations du corps, était particulièrement dévastatrice.
Par ailleurs, la condition faite aux femmes dans le monde arabo-musulman ne tient pas non plus qu’aux vêtements qu’elles portent, n’est-ce pas; et on voit que la modernité a déjà fait des ravages, non? Ce n’est pas en Tunisie (mais peut-être aussi ailleurs) que j’ai vu les femmes adopter la mode vestimentaire occidentale - mais les hommes aussi - mais le mode de vie également ainsi que le “rêve américain”, ainsi que des villes (en Lybie et en Arabie Saoudite, si je me souviens bien des reportages déjà vus) se transformer à tel point qu’on se croirait en Amérique?
Y a du pain sur la planche.
Pour les hommes, autant que pour les femmes.
Sinon, je suis bien ravie de lire que vous m’aimez bien, même si j’aurais préféré qu’il n’y ait point eu nécessité d’ajouter le dernier vocable.
Et vous signale que vous n’avez pas assuré le suivi, sur le fil où vous êtes passé faire la promotion de Ramiel.
Comment erre Marie Danielle — 05/03/2007 @ 10:40 am
Well, Marie-Danielle, pour que “nos” féministes puissent s’appuyer sur leur tradition, il aurait encore fallut que les gardiens de la Tradition s’en souviennent, de la Tradition… Ce qui n’est pas tout-à-fait évident. Mais, je ne voudrais pas faire non plus le procès de l’Eglise (temporelle) qui a déjà récolté bien des fruits amers de ce qu’elle a semé avec fort peu de discernement.
Vous avez raison de le souligner, le “harem taille 38″ est très largement en train de se mettre en place au Sud. Dans la bourgeoisie (occidentalisée, anyway) ainsi que parmi la jeune génération des couches “populaires”, accrochées à leurs antennes paraboliques. Il n’est qu’à voir les clips de (mauvaise) variété produits avec succès au Liban ou en Egypte, et diffusés sur les canaux voisin de MTV. Bimbos à tous les étages…
Mais, là où tout le monde s’attendait à un “progrès” linéaire, il y a un eu un bug, de taille. Après les revendications pro-féministes des Nationalistes durant leurs luttes anti-coloniales, après les années 70, qui furent, tout de même, des seventies aussi, bien que les “intellectuels” furent jetés en prison (par les Nationalistes précédents), vinrent les années 80, qui furent, elles, des eighties sans argent, sans paillette, ni succès ni cocaïne. Voire plutôt des drames à la limite de la disette (et quelques émeutes). Là dessus déboula la Guerre du Golfe n°1 (en direct-live sur tous les canaux, souvenez-vous). C’est alors que le voile, le fameux, fit son tsunami. Et l’Algérie sa guerre civile.
Si le Libéralisme est en marche, la réaction d’une certaine droite puritaine (mais capitaliste, bien que violemment contestataire) est proportionnelle. La question est donc de savoir si il y aura moyen de tirer une synthèse, à peu près équilibrée. De puiser dans les ressources traditionnelles pour contrecarrer le puritanisme. (Ce qui est très difficile à déchiffrer au travers de nos médias qui ne font pas la différence entre tradition et intégrisme.)
Je reviens tout de suite, sur le “petit supplément d’âme” dont vous parlez, finement.
Comment erre Jean-Balthazar — 05/03/2007 @ 1:16 pm
Vous parliez de wonder woman à qui il manquerait “un petit supplément d’âme” ? Voici un contre-modèle. Héhé !
Vous n’ignorez pas que la geste du Prophète a valeur de modèle et de référent social, et que cela s’étend non seulement à ses compagnons, mais à ses femmes, “Mères des Croyants”. Modèles féminins, donc.
Parmi celles-ci, la première fut Khadîdja. Voici, racontée par Tabarî, au Xe s., l’histoire de leur mariage, qui eut lieu bien avant le début de la Révélation. À ce moment là, le jeune Mohamed, noble mais désargenté (et orphelin), est surtout connu de la petite communauté mecquoise pour sa droiture et son honnêteté.
La Chronique de Tabarî est restée comme une des lectures “obligatoires”, de base, pour tous les lettré(e)s du monde musulman, ainsi que, bien sûr, pour les classes aisées. De plus, cette histoire, comme l’ensemble de la Geste, était largement répandue par la tradition orale, dont, finalement, les écrits n’étaient jamais que les garants, l’étalon (au sens de la référence, voyons !)
Cela peut aider à mieux discerner la figure de la féminité dans la culture islamique, nonobstant les horreurs qui s’y commettent (plus ou moins) en son nom —qu’il ne s’agit évidemment pas de nier. Nous en sommes bien d’accord.
______
// Khadîdja était de la parenté de Mohamed, de la tribu de Qoraïsch […]. Elle avait perdu son mari, qui lui avait laissé une fortune considérable, et elle faisait le commerce. Elle avait un [esclave] affranchi, nommé Maïsara, homme probe et sûr, qu’elle envoyait, chaque année, avec une caravane de marchandises en Syrie. Mohamed était connu parmi les Qoraïschites pour sa probité, son honnêteté et sa droiture : on l’appelait Mohamed al-‘Amîn (l’homme sûr, de confiance). Lorsqu’on parla de lui à Khadîdja, elle le fit appeler et lui dit : Fais, cette année, le voyage commercial en Syrie avec mon esclave. Il n’y avait presque personne à la Mecque qui eût une si grande quantité de marchandises que Khadîdja. Quelques uns disent qu’elle engagea Mohamed pour un salaire, d’autres prétendent qu’elle le prit comme associé.
[Suit un épisode où, durant une halte, un “anachorète” —traditionnellement identifié comme un “chrétien”— reconnaît à quelques signes miraculeux que Mohamed est “un prophète de Dieu” ; puis la caravane atteint la Syrie, où les affaires marchent très bien, et s’en revient]
Quand la caravane de Maïsara rentra à la Mecque […], Khadîdja, assise sur son balcon et regardant sur la place, remarqua que Mohamed sur le chameau, au milieu de la caravane, était abrité par un nuage contre l’ardeur du soleil. Elle s’en étonna en silence. Lorsque toutes les marchandises furent vendues avec grand profit, Khadîdja dit à Maïsara : Ce jeune homme de la famille de Hâschim m’a porté bonheur ; quand tu conduiras encore une caravane, prends-le avec toi. Alors Maïsara lui raconta ce qu’il avait vu concernant Mohamed durant le voyage, ainsi que les paroles de l’anachorète.
Khadîdja, qui était une femme intelligente, dont les affaires étaient très étendues et la fortune considérable, avait été demandée en mariage par les principaux personnages de la Mecque ; mais elle n’en avait accepté aucun. Elle appela Mohamed et lui dit : Tu sais que je suis une femme considérée et que je n’ai pas besoin d’un mari ; j’ai refusé tous les hommes importants qui m’ont demandée. Mais j’ai beaucoup de biens qui se perdent, et j’ai besoin d’un surveillant. J’ai jeté les yeux sur toi, car je t’ai trouvé honnête, et tu prendras soin de ma fortune. Va trouver ton oncle Abou-Tâlib et dis-lui qu’il me demande pour toi à mon père.
[Selon d’autres versions, elle envoie d’abord sa servante, à deux reprises, et Mohamed décline l’offre à chaque fois —faisant valoir sa condition sociale “défavorisée”—, jusqu’à ce que Khadîdja arrange une rencontre où ils peuvent se parler directement]
Le père de Khadîdja, Khouwaïlid, vivait encore. Mohamed parla à Abou-Tâlib, qui alla trouver Khouwaïlid et lui demanda la main de Khadîdja pour Mohamed. Khouwaïlid lui dit : Tous les grands personnages des Qoraïschites ont demandé ma fille en mariage ; je ne la leur ai pas accordée ; et je la donnerais maintenant à un orphelin pauvre, qui a été son commissionnaire ! Informée de cette réponse, Khadîdja prépara, le lendemain, un festin, auquel elle invita les principaux habitants de la Mecque, son père, Abou-Tâlib et Mohamed.
Elle dit à ce dernier : Dis à Abou-Tâlib que, lorsque mon père sera ivre, il me demande en mariage pour toi, et que, si mon père donne son consentement, Abou-Tâlib lui demande de conclure le mariage dans cette réunion même, sans tarder. Khadîdja fit verser à son père du vin en grande quantité et plus qu’à Abou-Tâlib. Quant à Mohamed, il n’a jamais bu de vin, ni avant, ni après sa mission prophétique.
Quand Khouwaïlid fut ivre, Abou-Tâlib lui fit la demande de Khadîdja ; Khouwaïlid consentit, et l’on conclut le mariage.
À la tombée de la nuit, les hôtes se retirèrent, et Khadîdja fit coucher son père et le couvrit d’aromates, de khalouq et de safran. Il était d’usage chez les arabes que, lorsqu’un père mariait sa fille, il se couvrit d’aromates, de khalouq et de safran. Au matin, lorsque Khouwaïlid se réveilla, voyant ces aromates, il dit : Que signifie ceci ? On lui répondit : Tu as marié hier Khadîdja à Mohamed, le neveu d’Abou-Tâlib. Khouwaïlid le nia. On lui dit : Tu lui as donné Khadîdja en présence de tous les Qoraïschites et des habitants de la Mecque.
Alors, ils se rendit auprès de Khadîdja et lui dit : Que signifie ce langage, que je t’aurais mariée hier à Mohamed ?
Khadîdja répondit : Tu le sais bien, que te dirais-je ?
Khouwaïlid dit : J’irai aujourd’hui dans l’assemblée des Qoraïschites, au temple de la Ka‘aba, et je me dédirai ; j’intenterai un procès à Abou-Tâlib et je querellerai Mohamed, afin qu’il te répudie.
Khadîdja dit : Ne le fais pas, tu me déshonorerais ; si ce n’est pas une honte de séparer une femme de son mari, il est déshonorant pour elle de le quitter sitôt. Je suis une femme considérée ; personne ne me soupçonne de rien, et l’on sait que je n’ai pas de passion pour Mohamed ; on dira donc que tu as conclu cette affaire avec Abou-Tâlib, par amitié pour lui. Mais si tu en fais un litige, on causera sur moi, et cela sera fâcheux pour moi.
Khouwaïlid répliqua : Les personnages les plus importants de la Mecque t’ont demandée en mariage, et j’ai refusé de te donner, et je t’accorderais maintenant à un homme pauvre ! Que dira-t-on ?
Khadîdja répondit : On sait que je n’ai pas besoin de la fortune d’un autre ; ce qu’il faut, c’est que j’épouse un homme qui soit mon égal. Or Mohamed est mon égal dans la famille des Qoraïschites ; il a bonne réputation parmi les hommes, il est connu pour sa probité et son honnêteté ; personne ne le soupçonne d’aucun des vices dont on accuse d’ordinaire les jeunes gens. Plus tu considéreras cette affaire, plus elle te semblera acceptable.
Khouwaïlid garda le silence, et ne parla plus de ce mariage.
Le lendemain, Khadîdja installa Mohamed chez elle.
Quelques traditions rapportent que le père de Khadîdja était déjà mort, et que c’est son oncle ‘Amr, fils d’Asad, qui la maria. //
______
[Pour info, il est dit que Khadîdja avait 40 ans, et Mohamed 25. Il resta son époux —monogame—, jusqu’à la mort de sa femme, vingt ans plus tard, soit cinq ans après le début de la Révélation. Elle fut la première à y croire, et à le rassurer. Elle est particulièrement honorée.]
Où l’on voit que le canevas des Mille et une nuits, où le roi/père/mari est souvent le dindon de la farce, ne vient pas de nulle part… n’est-ce pas ?
Si l’on tient compte du fait que le texte coranique appelle —très— souvent l’être humain à faire usage de son ‘aql (raison et/ou intellect), on comprend mieux, aussi, que Fatéma Mernissi défende les contes comme porteurs de valeurs positives et… féministes. En tous cas, elle les présente comme une somme des moyens et des armes qui permettent un rééquilibrage du rapport de force.
Même sans sabre, ni arc, ni flèches… Même loin des lions et des onagres.
(Mais avec un peu d’argent, quand même.)
Comment erre Jean-Balthazar — 05/03/2007 @ 1:26 pm
Votre mise en perspective (Guerre du Golfe, etc.) est bien à sa place, il va sans dire. Pour la suite de l’histoire, quand on sait qu’on assiste à un dévoiement du sens des mots et des choses sans pareil, il faut s’accrocher. N’empêche que le spectacle est assez désolant quand on voit l’hypercommercialisation d’une fête telle que celle de Noël : on a jeté la religion par-dessus bord et on a conservé de la tradition qu’un sens de la fête de la lumière perverti, mais quasi rien de son esprit…
Je n’ai jamais lu La Chronique de Tabarî, mais je connaissais l’histoire de Khadîdja, sauf que votre récit rend mieux compte de tous les enjeux de l’époque et de la trempe de ces deux valeureux personnages en leur temps.
Les Contes, et les contes, oui, de belles et nobles armes… Je m’explique un peu mieux pourquoi je les lis moins, ainsi que les romans, depuis une douzaine d’années environ, leur préférant souvent des essais, sinon la poésie; je me l’explique un peu mieux, mais le déplore tout de même. Mais je me rends compte qu’il me faut trouver dès le départ d’une histoire une singularité soit d’un esprit, soit d’un style et d’une langue, soit de l’approche d’un sujet, ce qui semble subrepticement m’entraîner vers des chemins moins fréquentés, et parmi eux, de plus anciens. Sinon, il me faut l’échange de paroles vives (comme l’eau, vive). Bref, je vous aime comme passeur (mais pas que), et je suis allée consulter le catalogue de la BAnQ et me réjouis de pouvoir mettre la main sur quelques-uns des ouvvrages de Mernissi prochainement.
Sinon, il n’y a aucun titre pour cette Chronique de Tabarî, à la biblio; vous auriez d’autres suggestions? Et, pour qui voudrait lire le Coran traduit, quelle serait la moins pire? À l’adversité, personne n’avait voulu m’en conseiller aucune…
Aparté : j’ai conservé un attachement à France Gall, et je trouve son Ella, elle l’a toujours aussi lumineux et dansant. Faut le dire, hein, car c’est trop rare les chansons qui nous allègent aussi aisément le cœur et le mettent en joie à tout coup, malgré le temps qui passe. Mais là je viens de visionner ce vidéo qui raconte l’histoire du couple qu’elle a formé avec Berger, et que depuis sa mort, elle ne chante plus… L’amour se fait parfois tragique.
Comment erre Marie Danielle — 05/03/2007 @ 3:07 pm
Pour Tabarî (qui en est l’auteur), le titre complet est : La Chronique, Histoire des prophètes et des rois, chez Sindbad / Actes Sud, en 2 vol.
Mais je vois que sur Amazon.fr il est indisponible et qu’on le trouve chez d’autres éditeurs.
Bon, texte médiéval traduit en français du XIXe… on le lit par petits morceaux.
)
Ce n’est pas tout à fait un Jim Thompson (Dieu merci
Mais, en tant que chronique (même relatant des actes légendaires) c’est au moins présenté dans un ordre chronologique, avec des personnages, humains, dont on peut finir par se faire une idée de la “psychologie”, quand ils sont suffisamment développés.
Ça peut donc se lire.
Le Coran, ma chère Marie-Danielle, c’est une toute autre histoire ! Rien n’y est dans un ordre logique ou chronologique. Pas seulement à cause de la “réorganisation” —canonique— des sourates (on possède, à côté, toutes les données sur l’ordre, le moment et les circonstances de leur révélation) mais par le texte lui-même, qui ne procède que par ellipses, allusions, hyperboles, commandements —parfois—.
Les allusions aux Prophètes et à leurs histoires sont, d’ailleurs souvent particulièrement lapidaires, c’est là qu’avoir Tabarî sous la main rend service : il y a des petites différences, souvent intéressantes, entre les versions bibliques et arabes de ces grands Mythes de l’humanité.
À la première approche, surtout en traduction, cela paraît totalement décousu et incompréhensible (mais un peu beau quand même, si, comme Ramiel, on met un peu de cœur à le lire).
C’est-à-dire, que le Coran s’est toujours appris sous la direction d’un maître (fut-ce d’école). Sa lecture s’enseigne. (Ce n’est pas le lieu de développer sur les éventuelles ruptures ou dégradations de cet enseignement, mais vous devinez bien que l’apparition de l’imprimerie et la diffusion du texte, en masse, auprès de gens livrés à eux-mêmes a pu jouer un rôle dans l’apparition de certaines interprétations délirantes…).
Certains versets sont à tempérer par d’autres, 15 sourates plus loin. D’autres s’abrogent. Mais quelle est la règle exacte de l’abrogation ? etc. etc.
Bref, vous voilà prévenue.
La traduction en français la plus “reconnue” et respectée (et utilisée dans les travaux un peu sérieux) est celle de Denise Masson, en Pléiade (sur papier-bible, oui, oui) ou en poche dans la collection Folio (Gallimard, donc).
Sinon, il y aurait aussi celle de Jacques Berque, chez Albin Michel, qui lui s’est plutôt attaché à rendre une respiration poético littéraire. Ce n’est pas si raté que ça. Ça se lit plus aisément. Mais, du coup, dans pas mal de cas il met en avant un sens, présent dans la polysémie arabe, certes, mais secondaire par rapport au sens obvie. Ce qui lui attire quelques critiques, et ne fait pas de son bouquin une référence “pratique”.
Les autre… bôf. Evitez surtout celles faites par de bonnes âmes, pleine de bonnes intentions, mais maitrisant mal le français (ou trop prisonniers de la structure de la langue arabe) et ne se rendant pas vraiment compte du résultat désastreux, dans la langue de Voltaire, de leurs pieuses heures de travail bénévole, et que l’on trouve à foison sur le Net.
Comment erre Jean-Balthazar — 05/03/2007 @ 5:49 pm
Votre mise en garde à l’égard de la lecture du Coran s’ajoute à quelques autres, avec plus de clarté toutefois. Je suis curieuse de voir si cette précaution s’avère de plus grande importance -sans intention aucune de vous mettre en cause, ou qui que ce soit d’autre- que ne le furent celles que l’Église et ses dignes représentants émettaient au temps où la lecture directe de le Bible était fort restreinte et a commencé à s’étendre. Par ailleurs, la polysémie arabe a-t-elle un pendant analogue en langue hébraïque? En tout cas, il faut être un minimum avisé du fait métaphorique des écrits bibliques pour saisir leurs sens parfois, et on ne peut toujours faire l’économie de la connaissance des us et coutumes de l’époque pour les décrypter. Enfin, être au fait de la chose ne permet pas de tout comprendre pour autant… Que je vous dise, début années 80, frappée par cette parole de Jésus disant que l’on ne jette pas ses perles aux pourceaux, j’ai mis près de 20 ans (ouais, bon, ça n’était pas non plus une obssession!) à en saisir le sens (que l’on peut méditer longtemps - mais l’absurdité du geste m’apparaissait si incongrue, que je ne voyais pas que c’était justement de cela dont il était question)! (en même temps, c’est pour illustrer le fait que je ne saute pas très vite aux conclusions - pas toujours, en tout cas)
Enfin, le jour semble approcher où je serai parvenue à organiser un atelier de travail qui me permette de m’adonner plus aisément à l’étude et la recherche, en même temps qu’à l’écriture, voire peut-être à l’art, si les dieux daignent encore un peu se montrer cléments avec moi durant quelque temps. Alors, votre référence pour le Coran en particulier me sera utile, et avec, entre autres, le cours suivi et le livre L’Islam et les musulmans, de Jean-René Milot, par lesquels ont été abordées ces questions de versets abrogés et tout ça, ça ne devrait pas être si pire. Et peut-être pourrai-je encore compter sur Ramiel et vous en cas de besoin d’éclaircissements?
Je n’ai jamais lu Thompson : je ne suis pas trop contaminée, ou je devrais l’être??
Enfin, si jamais la vie voulait vraiment être très très généreuse envers moi, elle me permettrait de retourner suivre des cours de langue arabe, avec la différence, cette fois, que je ne viserais qu’à sa lecture, ce qui serait plus à ma portée et me satisferait amplement (me réjouirait également, par ailleurs, car j’ai souvent éprouvé le grand désir de lire la poésie arabe dans le texte). Sinon, est-ce permis d’espérer qu’un jour, cher Jean-Balthazar, vous m’en lisiez vous-même à voix haute?? (je ne sais trop si Ramiel maîtrise cette langue lui-même? Ramiel? un talent de plus??)
Comment erre Marie Danielle — 05/03/2007 @ 6:53 pm
Ouh là ! Non. Mis à part : Bismillah al-raman al-rahim. Mais j’aimerais bien lire Tabarî en traduction. Cela doit être passionnant. J’adore ce genre de chroniques. Tiens ! je crois que je vais le commander. Même si je n’ai pas le temps de tout lire, des extraits peuvent s’avérer fascinants.
J’ajouterai, à ce qu’a dit Jean-Balthazar sur la lecture du Coran, que, pour y mettre du coeur, le mieux est de ne pas chercher à juger intellectuellement ce qu’on lit. Il s’agit juste de comprendre le sens au coup par coup, et de rester l’âme ouverte à la curiosité qui a poussé à la lecture. Car c’est certainement le bon ange, qui crée la curiosité, et il ne le fait certainement pas pour créer des problèmes, mais bien pour les résoudre.
Quant aux effets d’échos, ils parlent toujours, même si on n’en est pas bien conscient, et cela fait partie de leur effet que justement le lien soit diffus, et pas visible directement. Sinon, ils tombent à plat. Enfin, il ne s’agit pas d’acquérir une connaissance froide, mais réellement de profiter intérieurement de l’apport d’un texte réellement inspiré, en tout cas fait pour nourrir l’âme et lui donner des ailes ! Les ailes d’El-Borak, pour ainsi dire.
Comment erre Ramiel — 06/03/2007 @ 12:08 am
S’agit-il du El-Borak dont il est question là, Ramiel, ô puits de science?
Comment erre Marie Danielle — 06/03/2007 @ 2:02 am
Non, bien que je connaisse aussi Francis Xavier Gordon, ayant lu ses aventures autrefois. Mais El Borak n’était que son surnom, et vient de la tradition islamique : c’est l’oiseau fabuleux qui a transporté Mahomet dans l’autre monde. Son nom signifie Le Puissant, ou quelque chose approchant ; c’est en quelque sorte l’Oiseau de Feu.
Sinon, Francis Xavier Gordon, ce n’était pas le meilleur de Robert E. Howard, car ses aventures étaient assez réalistes, et Howard était surtout très bon pour mêler l’héroïsme barbare à l’occultisme, ou au fantastique, si vous voulez.
Comment erre Ramiel — 06/03/2007 @ 3:23 am
(En fait, je crois qu’El Borak, cela veut dire Le Foudroyant, ou Le Tonnant, ou l’Oiseau-Tonnerre, dit autrement : il me semble qu’il réapparaît dans les contes des 1001 nuits.)
Comment erre Ramiel — 06/03/2007 @ 3:25 am
Al-Burak (autre translittération possible) est la “monture” ailée à corps de jument et tête de femme (dans les représentation picturales) qui fit voyager le Prophète de la Mecque à Jerusalem, puis, de là, à travers les sept cieux jusqu’à Dieu lors d’une nuit de Ramadan appelée désormais “Nuit du Décret”, ou “Nuit du Destin” et fêtée chaque année.
Une représentation de lui, ici et à son sujet, sur Wikipédia (Traduit par “éclair”, le sens s’éclaire…).
Sinon, oui Marie-Danielle, l’arabe, langue sacrée, comporte tout comme l’hébreu, outre une richesse de sens différents attachés à chaque mot, mais des liens conceptuels fondamentaux dans les racines grammaticales, ainsi que, plus réservée, une science traditionnelle des Lettres et des valeurs numériques attachées aux lettres. Un océan en soi.
Comment erre Jean-Balthazar — 06/03/2007 @ 5:54 am
Bon, cerné par les hasards concordants (objectifs ?) voici ce qu’à l’instant je viens de poster chez Corine. Sur le sujet même du Miraj, cette Ascension Nocturne réalisée par le Prophète “sur Al-Burak” :
Il est possible qu’[il] ait fait une allusion involontaire à ce débat qui prête des sources islamiques à Dante :
// Le Livre de l’Echelle de Mahomet appartient à la littérature du miraj, ensemble de récits en arabe relatant l’ascension jusqu’à Dieu du prophète Mahomet durant un voyage nocturne. […] on en connaît une traduction latine du XIIIème siècle. //
// le Prophète, appelé et conduit par l’ange Gabriel, depuis son départ pour le temple de Jérusalem, et de là à travers les cieux successifs. L’ange ne le laisse seul que pour ses rencontres avec Dieu qui, par étapes, lui prescrit les obligations du croyant et lui confie le Coran. Ces moments-clés sont insérés dans de vastes fresques où tous les sens sont sollicités, décrivant la beauté et les délices des différents cieux jusqu’au paradis surtout, mais aussi les douleurs et les horreurs des différentes terres jusqu’à l’enfer.
Le lecteur occidental pense évidemment à la Divine Comédie et à Dante, qui peut avoir connu ce texte presque contemporain. //
Mais, pfff ! Si c’est le cas, Dante n’a pas confessé “l’emprunt” (il y aurait risqué sa peau !), dont on ne doute pas (si emprunt il y a), qu’il l’aura enrichi de son expérience propre et personnelle…
Voir aussi, sur ‘l’original” :
Sans perdre de vue que la Bible Apocryphe nous présente une Assomption d’Hénoch très similaire… Ces mythes sont énervants : ils ne connaissent aucune de nos frontières, ni géographiques, ni politiques ! Même pas religieuses !
À croire que Dieu ne respecte rien et ne fait que ce qu’Il veut !
À n’y rien comprendre…
Comment erre Jean-Balthazar — 06/03/2007 @ 8:46 am
Ah oui, j’adore les Oiseaux de Feu (c’est un peu pour cette raison que mon cœur balance, entre vous deux, mais bon, personne ne m’oblige à choisir…
- le virtuel ne peut pas qu’avoir des inconvénients…).
Sinon, je défie quiconque de ne pas avoir envie d’en lire plus après ce passage du Miraj (lu sur la page Wikipédia à laquelle vous avez référé, JB) :
// Djèbraïl raconte alors à Mahomet comment les richesses ont été réparties sur le monde.
Aux humains [Nêsĭ (نَّاسِ), Hommes : Sênĭ (سَانِْ), Femmes : Nnĭsê (نِّسَاء)], Il accorda tant de Sa grâce qu’Il leur donna la connaissance de toutes les choses et le discernement [الفُرْقَانِْ(ΦŭR’ϞĀN’ĭ)].
Après cela, Dieu créa le mal sur la terre et le répartit de cette façon.
Il fit de la déraison dix parts dont Il attribua les neuf premières à Gog et Magog (Yâdjudj et Madjudj).
De la dixième Il créa l’envie, en fit dix parts dont Il donna neuf aux gens de l’Arabie.
Du restant, Il créa la luxure dont Il fit dix parts. Neuf furent données aux gens de l’Inde.
De la dixième, Dieu créa la fausseté, en fit dix parts dont Il donna neuf aux juifs.
De ce qui restait, Il créa l’orgueil, en fit dix parts et en donna neuf aux chrétiens.
De ce qui restait, Il créa l’avarice, en fit dix parts et en donna neuf aux Persans.
De ce qui restait, Il créa l’ignorance, en fit dix parts et en donna neuf aux Éthiopiens.
De ce qui restait, Il créa la superbe (Beauté brillante & Orgueil), en fit dix parts et en donna neuf aux Berbères.
Le restant fut réparti par tout le reste du monde.
Après cela, Dieu créa les délices. Il en fit dix parts, en donna neuf aux femmes et répartit la dixième entre le reste du monde.
Il créa ensuite le paradis et en fit dix parts dont neuf furent accordées à ton peuple et le restant aux autres peuples.
Le voyage nocturne de Mahomet, Traduction: Jamel Eddin Bencheikh, Editions Imprimerie Nationale //
Sinon, Jean-Balthazar, faut pas vous emporter, contre Dieu, hein, il est Tout-Puissant, l’a l’droit de faire comme BON lui semble (lui…)! Sinon, je rappelle cette lecture (voir, dans la note, à propos du livre de Milad), qui peut singulièrement contribuer à renouveler notre regard sur l’idée que l’on s’est fait du Paradis Terrestre.
Enfin, parlant d’Henoch. c’est dommage mais le blog de Karim Louis Lambatten, qui était consacré aux illustrations très inspirées qu’il faisait du Livre, n’existe plus. Même si c’est hors le sujet de ce fil, les curieux apprécieront d’aller voir/lire Lignes d’erre, pour flûte et cappella, sur un superbe texte de Dominique Autié, en hommage à Fernand Deligny, fabuleusement illustré par ledit Karim Louis Lambatten. Les rats ne vous paraîtront jamais plus les mêmes, après cela.
Comment erre Marie Danielle — 06/03/2007 @ 10:37 am
Je l’ai lu, ce “Livre de l’Echelle de Mahomet”, et c’est très bien, très beau ; c’est une exploration systématique et quasi rationnelle de l’autre monde. J’en ai parlé sur le blog de Pierre Assouline, et cela a scandalisé, d’une part parce qu’on refusait d’admettre qu’on pouvait présenter de manière systématique et rationnelle un tel voyage mystique, d’autre part parce que j’en ai fait, avec la théologie catholique, la poésie des troubadours, la tradition irlandaise du Purgatoire et les textes épiques latins, l’une des sources importantes de Dante ; or, on n’avait pas envie de penser que l’Islam avait pu jouer un rôle aussi positif dans la culture occidentale, je crois. Mais j’ai le sentiment que les gnostiques étaient mal connus, au XIIIe siècle, et que, finalement, ce qu’on traduisait en Espagne et en latin de l’arabe en disait plus qu’on ne pouvait en savoir par ailleurs, fréquemment.
Comment erre Ramiel — 06/03/2007 @ 11:39 am
Oui Ramiel.
Essayez-donc de lancer chez Assouline que la notion de l’Amour Courtois (le culte de la Dame et, notamment, les troubadours) pourraient fort bien nous venir des musulmans, qui connaissaient ce thème (de poésie et de pratique chevaleresque !) bien avant, ne serait-ce qu’en Perse…
(Désolé, pas de sources à vous citer, là…)
Si vous le faites, prévenez-moi quelques jours avant, que je me planque dans un bunker
Comment erre Jean-Balthazar — 06/03/2007 @ 12:15 pm
Chez Assouline, ici, ou là, mais pas encore tout revu (je fais le petit Poucet - et puis mon Firefox semble avoir bogué sur le blog à Passou, alors je n’ai pas pu tout lire et m’en vais redémarrer mon ordi pour rétablir l’ordre…).
Comment erre Marie Danielle — 06/03/2007 @ 12:19 pm
Tiens, JB s’est glissé entre Ramiel et moi. Dites, JB, y aurait d’la place pour deux, dans vot’ bunker?? (vous pourriez faire mon éducation, vis-à-vis de l’Amour Courtois, vous voyez bien que je suis vierge sur ce plan, à faire des avances aux mecs telles que je les fais…
)
Comment erre Marie Danielle — 06/03/2007 @ 12:23 pm
J’ai fini quand même par venir à bout de mes missileurs en faisant remarquer qu’il n’y avait pas une page d’Internet qui ne contenait pas de chiffres arabes et que les possibilités mathématiques de ces chiffres ont permis en réalité toute la technologie moderne. Cela a achevé tout le monde, je crois. Car j’ai dit que les Occidentaux avaient pu faire des applications techniques à cause de l’esprit pratique des Romains, mais que sans leur mysticisme spontané, qui était hostile au courant romain, les Arabes n’auraient jamais pu concevoir le zéro (ou le comprendre, s’il vient de plus loin), sans lequel rien, en Occident, n’eût été possible, notamment pour l’électricité. Le zéro, c’était l’absence de matière ; or, c’est une notion que dans le courant romain on ne pouvait pas comprendre. Personne, je crois, n’a rien trouvé à répondre. Peut-être que c’est à cause de cela que Pierre Assouline a tenu à parler du livre consacré à Giacometti par un célèbre écrivain marocain dont soudain le nom m’échappe. Peut-être que ce n’est qu’une coïncidence. On ne le saura jamais.
Comment erre Ramiel — 06/03/2007 @ 12:25 pm
Coquin de Ramiel! Il s’agit de Tahar!
Enfin, j’aime bien les co-incidences amicales.
Qu’est-ce que ça joue bien au foot ici!
Comment erre Marie Danielle — 06/03/2007 @ 12:43 pm
Oui, Tahar Ben Jelloun. En fait, je le connais très peu, je n’ai rien lu de lui, mais j’ai vu son visage dans les journaux.
Pour l’Amour courtois, c’est les troubadours qui faisaient l’éloge des Dames, c’est à dire des épouses des Seigneurs ; il espéraient les séduire et leur servir de parfaits amants. Ils se représentaient comme pouvant pratiquer l’amour parfait, face à des maris qui ne cherchaient qu’à tenir un rang.
Comment erre Ramiel — 06/03/2007 @ 4:44 pm
Ah, enfin une faille dans votre savoir! Ne jamais avoir lu Tahar… ni Tournier non plus, je suppose?? Vous levez le nez sur les Goncourt?!?! Rââmieeel!! Shaaaaaaame on yououou!! Pourtant, je vous imaginais bien, vivre dans un monastère… Tournier et Tahar, des hommes selon votre cœur, aurais-je cru… Je vais devoir aller me coucher tôt, ça me débine roalement de constater que j’aie encore pu me tromper à un tel point dans l’idée que je m’étais faite de quelqu’un… je sais pô si j’vais survivre à ça une aut’ fois. Ça finit d’m'ach’ver…
Comment erre Marie Danielle — 06/03/2007 @ 9:27 pm
Non, ni Tournier ni Ben Jelloun ; c’est vrai que je ne lis pas les prix Goncourt. J’ai lu ceux qui sont devenus de grands classiques : je crois que Malraux et Camus en ont écrit. Mais sinon, je ne m’y intéresse en fait pas.
J’ai le sentiment que l’omnipotence, pour ce prix, des grands éditeurs parisiens dont les représentants déjeunent régulièrement avec les ministres montre que la récompense n’est pas donnée seulement à la qualité, mais aussi à la conformité à une certaine tradition, un certain esprit, et qu’ensuite, on fait croire au public que cette conformité est aussi une forme de qualité. Or, cela m’agace déjà, car il y a trop de livres que j’aime et qui sont complètement non conformes à cela.
Le fait est, par exemple, que j’aime bien la science-fiction ; or, je ne l’ai pas lu, mais le dernier roman de Houellebecq a fait débat justement parce qu’il en contenait, et au bout du compte, il n’a pas reçu le prix : on lui a préféré un livre plus classique, dans son inspiration même. Vous avez donc le modèle du roman à la française, et le prix récompense ceux qui le suivent avec talent ; or, le génie déborde toujours, par rapport à un modèle donné, préconçu. Surtout quand ce modèle se fait vieux, comme c’est en train de devenir le cas. Le naturalisme à la française paraît de plus en plus provincial, vu de l’étranger. Le roman qui est un cadre de vulgarisation à l’étude psychologique, cela m’ennuie.
Comment erre Ramiel — 07/03/2007 @ 2:13 am
Ramiel, sur les troubadours, ce me semble un peu plus compliqué que ce vous nous en résumez.
Les Fidèles d’Amour, de Dante, s’y rattachent. Et si Béatrice était bien de chair et d’os, le Poète voyait sous ses traits, quelque choses que, visiblement, elle n’imaginait même pas.
)
(Rapport à l’Amour —qui meut le Ciel et les étoiles— bien connu en Orient, pas seulement ches les musulmans, d’ailleurs. Et, oui, Marie-Danielle, ça marche aussi dans l’autre sens
Qu’il y ait eu, aussi, des baladins plus cavaliers, c’est plausible, ça oui. Mais il me semble qu’on ne peut y réduire tout le mouvement. Cela n’aurait pas laissé autant de traces, ni de beauté, si cela n’avait été qu’un “crypto-hédonisme” vaudevillesque, ne croyez-vous pas ?
Comment erre Jean-Balthazar — 07/03/2007 @ 7:07 am
Jean-Balthazar, je donnais le point de vue terrestre. J’ai lu beaucoup de poèmes de troubadours, et toutes les dames n’y étaient pas assimilées à la divinité au sens propre. Certains poèmes étaient assez sensuels et érotiques. Dans “Flamenca”, le roman du “fin amor”, les relations sexuelles sont bien présentes ; c’est d’ailleurs le but : car le plaisir érotique est lui-même divinisé. Mais on savait bien que la sensation était forcément intérorisée dans le cas, par exemple, de l’adoration de la Vierge.
Dante évoque les troubadours dans sa “Divine Comédie” : ils sont généralement au Purgatoire, parce qu’ils doivent expier une faute bien simple : l’adultère. Dante, lui, pense échapper à ce triste sort en divinisant absolument Béatrice, en faisant d’elle une figure inaccessible, complètement spirituelle, angélique. Mais dans les poèmes des troubadours que j’ai lus, ce n’était pas si courant, ni si net.
En général, il s’agit de l’amour de ceux qui s’aiment réciproquement, et du sentiment d’amour profane, habituel. On dit qu’on est aux anges par comparaison. C’est l’amour qu’on peut voir dans nos romans tout simples. D’ailleurs, par rapport aux troubadours, dans nos romans ou nos films, se posent souvent des questions morales qui ne se posaient guère alors. Je crois que globalement, le paradis recherché par les troubadours était assez terrestre, que c’était une nostalgie du jardin d’Eden, ou du monde décrit par Ovide : l’amour qui faisait fi des conventions d’une société qui manifestait le caractère déchu du monde. Le problème est qu’avec leurs maris, les dames s’ennuyaient, parce qu’on les avait mariées par intérêt, ou par convention. On attendait que le sentiment remplace enfin la raison d’Etat. C’était une thématique de poètes, parce que les poètes sont du côté du coeur, et non de la raison d’Etat.
Un peu comme les jeunes gens, en fait. Oh ! les plaisirs d’amour de l’adolescence, de la jeunesse ! On donne alors sans compter.
Enfin, bref, les troubadours, sur le plan religieux, n’avaient peut-être pas des sentiments aussi élevés que ceux auxquels vous semblez penser, à mon avis. Je me souviens d’une femme chantée par un troubadour dont le nom comportait le phonème “corn” ; elle était connue pour avoir dit qu’elle était d’accord pour accéder à ses désirs, s’il la lui mettait au cul. Le biographe, en occitan, de cette femme elle aussi poétesse mentionne ce fait sans commenter.
Comment erre Ramiel — 07/03/2007 @ 9:07 am
// le plaisir érotique est lui-même divinisé //
Ah ben ça oui, l’Orient connaî(ssai)t bien. C’est même l’argument théologique de base —chez les sunnites— pour le mariage : l’acte d’amour des époux leur faisant goûter ce que Dieu nous a laissé du Paradis —le septième ciel, pris au sens littéral !—, cela les encourage à s’acquitter de leur autres devoirs religieux.
(C’est donc, aussi, strictement nécessaire à l’équilibre des individus…)
Le disant autrement, l’Inde invite le mari à voir dans sa femme la shakti de Shiva (Durga) ; et la femme à voir Shiva dans son mari.
Je veux donc bien croire que le cul(te) de la Dame ne soit pas que platonique…
On va retomber sur la phénoménologie, du coup : tout dépend du regard porté sur la chose, donc.
En passant, il me semble bien, comme vous l’indiquez, que la morale tenait au Moyen Âge une place bien moindre que dans l’Europe des XIX ou XXe siècles.
(Pour être honnête, on voit arriver de chez les Saoudiens des débiles mentaux qui préconisent l’usage de vêtements spéciaux permettant l’acte de procréation mais limitant tout contact de la peau !! Une jellaba à trou, quoi. Y’a plus d’amour, que de la fonction technique. On a connu ça aussi.
Y’a des fois où je suis bien content de ne pas avoir de fusil entre les mains en songeant à ce que j’en pourrais faire quand je lis ce genre de truc…)
Comment erre Jean-Balthazar — 07/03/2007 @ 11:04 am
Jean-Balthazar, z’avez vu? Ramiel a fait comme le Papounet de la fillette dont vous aviez raconté la scène d’hystérie. Bon, pas tout à fait pareil : il a totalement ignoré la mienne de scène, celle de mon désespoir, et a emprunté la sortie côté cour… Ce qu’ils peuvent être froids et flegmatiques, ces blonds! Heureusement, vous êtes revenu!!
Bon, Raminou, je ne lis pas tant les Goncourt et suis bien au fait de l’arbitraire dont tout concours est constitué, mais la poésie de Tahar Ben Jelloun - aussi présente dans ses romans - ne mérite pas l’indifférence! En voici un aperçu, ici, et un autre, là et puis là, pour terminer. Pouvoir dire le tragique et l’amour et le désir et la vie, ainsi qu’il le fait en les labourant en poésie, qui ne la veut contempler?
Imaginez-vous, Ramiel, qu’à force de me parler de SF, et de mémoire et de mots qui vivent en soi, j’ai hier soir retrouvé une mémoire. Il y a des années que je me creusais les méninges sans succès afin de retrouver le titre d’un roman de SF que j’avais lu adolescente, et hier soir, pouf, le titre a jailli! Au début, je me suis méfiée, et puis j’ai fait une recherche sur la Toile, eh bien, c’était lui!! Et son auteur est Français, en plus!! B.R. Bruss, (pseudonyme de René Bonnefoy) (16 décembre 1895 / 1979 ), écrivain de science-fiction français, ayant aussi écrit sous le nom de Roger Blondel. Les enfants d’Alga ne passe pas pour être un grand roman d’anticipation, mais j’ai tant aimé son univers singulier que je l’ai alors lu et relu, avec toujours autant de plaisir. Je ne sais pas comment il était parvenu dans notre bibliothèque familiale (peut-être par le biais de mon second frère aîné qui a dû faire des études classiques - mais puisqu’on ne parlait jamais de livres, chez nous, ce qu’ils produisaient en nous demeurait pour chacun un univers fermé), mais ce livre est demeuré orphelin en son genre, en ma campagne éloignée. Me faudra remettre la main dessus.
Sinon, la SF, me faudrait peut-être la considérer sérieusement, à la lumière de votre avis. N’empêche que j ‘ai le sentiment que chaque contenu cherche sa forme - son genre, si vous voulez. Mais je ne suis pas aussi versée que vous en la matière, il va sans dire, mais ne pas le dire n’est pas franchement une option, herr professor (oops, you too!)…
Autrement, fils du Père Fouettard (pas vous, Ramiel, s’agit de Jean-Balthazar, là - mais vous êtes sûrements cousins!), je verrais des choses que vous n’imaginez même pas? Salsifis. Confits, même, les salsifis. Je dirai, pour ma défense - mais, ce faisant, je plaide pour votre cause
- que tous les êtres ne soulèvent pas en soi un tsunami d’inspiration(s, itou). Un tsunami, oui; ne vous dites pas vous-même que l’Amour meut le Ciel et les Étoiles? Eh bien alors…
———> Intermède musical : je vous invite à prendre le thé, dans ma maison d’orge, en compagnie de my Cat, everything emptying into white. Désolée, je ne vis pas sous la tente, ni en elle, ni sur la pente, mais le Palais des glaces, je peux offrir!
Sinon, comment on fait, pour éviter le drame? Parce qu’il finit toujours par se pointer, hein! La Comédie demeurera-t-elle Divine, hors mariage?? Comment on fait, quand on n’est pass aux anges, qu’on n’appartient à personne et ne veut appartenir à quiconque, sachant qu’on ne s’appartient pas soi-même, dites-moi, mes amours, comment fait-on??
Jean-Balthazar, détournez votre regard, Ramiel s’est engagé sur une pente glissante. Laissons-le mariner un peu, le temps que sa viande s’attendrisse, et qu’il nous montre comment il fera pour se tirer de l’impasse… On a bien raison de se méfier des anges blonds, y a qu’à voir ce qu’ils trament dans notre dos.
Comment erre Marie Danielle — 07/03/2007 @ 11:52 am
Ce qu’on trame dans le dos, il faut surtout le sentir, le savourer ; car d’un bon rythme vient tout enroulement vers les étoiles, puisque l’amour donne des ailes.
D’ailleurs, Jean-Balthazar, le vêtement que vous décrivez empêche-t-il cette danse pleine d’astres ? Cela dit, parfois, la vue est nécessaire.
B. R. Bruss, j’en ai lu un aussi, que j’avais bien aimé, mais je n’étais pas plus vieux que vous. C’était plutôt du genre fantastique. Mais globalement, il n’a pas une excellente réputation. C’est étrange.
Sinon, Marie-Danielle, dans mes “Aphorismes ésotériques”, il y a un peu de science-fiction ; je vous les conseille donc.
Pour ce qui est de réagir à des scènes, je crois, comme votre sainte Vierge de votre dernier message, qu’il ne faut pas se laisser faire. Mais si on agit seulement sur un coup de sang, on n’atteint pas forcément son but, qui est de maîtriser les flux adverses.
Comment erre Ramiel — 07/03/2007 @ 12:26 pm
Jean-Balthazar, vous avez posté votre commentaire pendant que j’écrivais le mien (avec interruptions), alors je rebondis au vu de ces jellabas à trou: nos grands-parents et leurs arrières en faisait autant ici, à leur époque, mœurs soutenue par la sainte mère l’Église… Je comprends que ça vous fasse bouillir, c’est d’un désolant; la misère - dont la sexuelle - a encore de bien beaux jours devant elle : elle a la vie dure, et un terreau très fécond, pour son genre. Le temps des labours est loin de s’achever.
Comment erre Marie Danielle — 07/03/2007 @ 12:28 pm
Aah Ramiel, vous êtes doué! Pour le dos comme pour l’être, et tout et tout. Du moins avec la langue… française; concrètement, là n’est pas la question.
Les vêtements peuvent certainement être comme une seconde peau, mais pour autant qu’ils se vivent dans la sensualité, pas dans la contrainte!
Ne négliegz pas vos propres flux adverses, Raminours, on les regretterait.
Comment erre Marie Danielle — 07/03/2007 @ 12:34 pm
Mais le plaisir n’est-il pas aussi fait de labour ? Ah ! quel amour fut goûté pleinement sans douleur ?
Comment erre Ramiel — 07/03/2007 @ 12:34 pm
Y a-t-il en moi des flux adverses ?
Par ailleurs, ne vous inquiétez pas : ma langue n’est pas seulement française.
Comment erre Ramiel — 07/03/2007 @ 12:38 pm
Bien wèyions, Rami, ce ne sont pas les labours qui sont ici mis en cause; si quelqu’un aurait dû le comprendre, c’est bien vous, ou alors il n’y a guère de terres ingrates en Savoie? Jean-Balthazar et moi, on vit ou avons vécu en terres qui ont connu le temps béni des colonies…
À toutes les fois où elle est évitable, la douleur, il faut chercher à l’éviter. Mais je n’en suis pas à dire de la fuir lorsqu’elle est inhérente à un processus, un parcours. Et quand elle s’impose, on n’a plus qu’a faire avec.
S’il n’y a plus de flux adverses en vous, c’est donc que vous vivez au monastère, finalement. Léviterons-nous ensemble, that could be a question. Aurons-nous la réponse, that is another question, et moi je vis très bien avec les questions, je ne tiens pas absolument aux réponses. C’est pas comme vous.
Ouarf ouarf ouarf!
Comment erre Marie Danielle — 07/03/2007 @ 12:55 pm
Oh, Marie-Danielle : vous dites cela. Quand c’est vrai, en parle-t-on ? C’est vous, déjà, qui posez la question. Or, ce qui crée une question dans l’âme, c’est le désir d’une réponse. Et moi, je vous dis oui, bien sûr, si l’espace se réduit entre nous.
Comment erre Ramiel — 07/03/2007 @ 2:46 pm
Bon, rectificatif : il m’aurait fallu parler de presbytère chaque fois, plutôt que de monastère, lapsuslinguae. Sinon, Mona stère, durant la presse-bite ère. Voilà, j’ai dérapé sur la pente…
Sinon, là, j’ai un peu de mal à vous suivre. Votre réponse réfère-t-elle seulement au dernier paragraphe de mon com précédent? Aux trois? Peu importe les options, je ne parviens pas à vous suivre… Aaaah Raaaamiel, rallumez la lumière, j’vous prie!! On n’en est pas là!
Comment erre Marie Danielle — 07/03/2007 @ 3:12 pm
Oui, d’ailleurs, je veux tout voir, tout admirer, en pleine lumière : ô feux blancs, ô éclairs d’or !
Sinon, cela faisait effectivement allusion à la toute fin de votre message précédent, l’idée que vous ne chercheriez pas de réponse, contrairement à moi.
Sinon, Mona, je crois que l’ère en question, elle l’anime avec joie, non ?
Comment erre Ramiel — 07/03/2007 @ 3:28 pm
Eh ho on se calme : parfois la lumière tamisée assure mieux les transports!
Je vous l’ai déjà racontée, cette anecdote où un ami devenu moine mettait Thérèse d’Avila et Jean de la Croix en scène, dans une petite tirade spirituelle? Alors, nos deux personnages sont là, à prier ensemble, quand soudainement ils commencent à léviter. Et ce cher ami de commenter : «Ça, c’est d’l'amour!!»
Et je vous assure qu’il n’était pas au fait du tantrisme, à l’époque. Ne l’est sûrement pas, toujours.
Qu’on ne se méprenne pas sur l’usage du presse-agrume! Il faut savoir tirer son jus d’un fruit mûr. Et le boire, ou pas, selon la fertilité préconisée.
Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle ne casse-strate pas non plus !
Elle ne flingue pas, elle fait feu. De joie, as you like to see, don’t you??
Comment erre Marie Danielle — 07/03/2007 @ 6:29 pm