Tout comme « on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau », ainsi ne doit-on pas laisser la Beauté qui éclaire la vie, dans l’ombre… C’est pourquoi je me suis saisie de ce commentaire pour en faire une note à laquelle adjoindre plusieurs des miniatures liées à cette fabuleuse histoire amoureuse de Shirin et Khusraw, écrite par le poète Nizami (dans ce qui serait son cycle du Khamseh) et évoquée par Fatéma_Mernissi dans son livre Le harem européen.


     « Princesse recluse, Shirin quitte son harem natal pour partir à la recherche du prince Khusraw, dont elle est amoureuse. Les miniatures la montrent chevauchant à travers les forêts, à la poursuite de son prince ou se baignant dans un étang sous la protection de sa monture. Puis elle retrouve le prince Khusraw, et on les voit alors chassant ensemble : quand, pour se faire valoir à ses yeux, Khusraw « sabre un lion », elle n’hésite pas à lui répondre en « transperçant un onagre ». À en juger par ces images, la chasseresse n’est pas le moins du monde perturbée par la vue des bêtes massacrées. Ses traits sont calmes, son cœur n’est en rien attendri.

     Moi, j’aurais été transie de peur, dans ces forêts, en compagnie d’un prince armé comme Khusraw et surtout trop préoccupée par la présence des lions et des onagres pour songer à la tendresse et glisser dans les rêveries romantiques… Il n’en n’est pas de même pour Shirin, qui est toujours représentée dûment armée, avec arcs et flèches à portée de main, même lorsqu’elle se baigne dans une source.

     Lorsque je retournais au Louvre pour tâcher de comparer Shirin avec l’odalisque d’Ingres, je ne pus m’empêcher de rire — combien différentes elles étaient ! Je me suis alors demandé ce qui serait arrivé si le peintre français avait rencontré la princesse Shirin au coin du bois de Boulogne. Lui aurait-il arraché ses multiples robes et son manteau pour la peindre nue ? […]

     L’histoire de Khusraw appartient au cycle du Khamseh écrit par le poète Nizami (1140-1209). Les deux amants, Shirin et Khusraw, sont originaires l’un de Perse, l’autre d’Arménie. Bien que l’éloignement des héros (qui appartiennent toujours à des nations différentes) soit un détail propre à l’art islamique, où l’exotisme est toujours un plus, on est en droit de se demander comment ces jeunes gens ont pu se rencontrer. C’est tout simple : en songe.

     Khusraw « avait rêvé qu’il monterait le coursier le plus rapide du monde et qu’il obtiendrait la main d’une demoiselle très belle nommée Shirin ». « Peu après, le prince appris par son ami Shapur, qui avait voyagé, qu’il existait en Arménie une princesse merveilleuse, nièce de la reine, dont le nom était Shirin… » Voyant que la passion de Khusraw pour la créature de ses rêves ne s’éteignait pas, Shapur imagina un plan et retourna en Arménie le mettre en œuvre : « Il attira l’attention de Shirin en suspendant dans les arbres des portraits de Khusraw, puis lui expliqua comment elle pouvait entrer en contact avec le jeune homme. »

     Et devinez quoi ? La princesse n’eut aucune hésitation. Elle sauta sur le « plus rapide coursier du monde » et se lança dans son incroyable quête de l’amour. « Après quatorze jours et quatorze nuits, épuisée et couverte de poussière, elle arriva au bord d’un étang calme et se baigna. » Quel étrange moment que celui qui voit cette jeune fille arrêter sa folle poursuite pour se dévêtir et plonger dans une source, son cheval et ses armes en vue, comme si de rien n’était ! Le bain de Shirin dans la nature sauvage est une des scènes favorites des miniaturistes musulmans.

     Pendant ce temps-là, Khusraw, chassé de Perse pour des raisons politiques, chevauchait vers l’Arménie. Un jour, il voit dans la forêt une jeune beauté se baigner sous la garde d’un cheval magnifiquement caparaçonné. Le regard qu’il pose sur la cavalière mystérieuse est tout aussi souvent représenté, sous le titre Khusraw observe Shirin. Bien sûr, au cours de cette première rencontre, les deux héros ne s’adressent pas la parole, sinon il n’y aurait pas de légende.

     Au lieu de cela, « stupéfait par sa grâce, Khusraw s’approcha. Surprise, Shirin cacha sa nudité de ses longues tresses déployées, se vêtit en toute hâte et s’enfuit. Khusraw désirait cette exquise jeune fille, mais il ne l’avait pas reconnue. Pas plus que Shirin n’avait reconnu Khusraw, bien qu’elle se fût demandé si le beau cavalier était ou non le prince ».

     Les deux amants poursuivent donc leur route chacun de son côté à la recherche d’un idéal qu’ils avaient déjà découvert. Voilà une merveilleuse illustration de de cette quête universelle qui est la nôtre, à tous, malgré la télévision et ses matraquages publicitaires. Toujours, nous conservons au fond de nous même un idéal, l’image d’un partenaire qui nous habite, et qui vient d’un ailleurs étranger à nous même. Tomber amoureux d’une image qui représente une créature étrangère est un thème courant, que ce soit dans les contes ou les miniatures. S’éprendre d’un portrait… Voilà une allégorie qui s’applique à chacun d’entre nous : avant même d’être en âge de rencontrer l’amour, nous portons déjà en nous une image tatouée dans un coin de notre psyché d’enfant. Image idéale qui nous met en quête nuit et jour, à travers terres et mers.

     Dans l’art et la littérature islamiques, les thèmes amoureux nous rappellent fréquemment que le bonheur est une histoire de voyage et de rencontre. Tomber amoureux, c’est franchir les frontières et prendre des risques. »

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