20/01/2007 3:52 am
L’air, l’erre d’une nouvelle ère, et l’aire ensablée du Canada
Si l’ombre d’un doute subsistait encore à nos esprits quant à l’enjeu principal des prochaines élections fédérales, elle s’est totalement dissipée ce soir au cours du visionnement de l’impressionnante enquête de Zone libre, Du sable dans l’engrenage (à propos du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta) : l’enjeu sera très vert. Et cerné de noir. Émaillé de tout un tas d’étoiles… étatsuniennes! Mais pourquoi, paradoxalement, un sombre sentiment nous envahit-il, à la vue de ces lumières?

Impossible de tout reprendre la somme des informations fournies dans ce documentaire, mais tout de même, et avant d’énoncer des questions ou d’envisager quelque scénario, retenons certains éléments :
- Étant donné l’objectif de Bush de réduire de 75 % les importations de pétrole en provenance du Moyen Orient d’ici 2015, le pétrole albertain devient un objet de convoitise sans aucune mesure. D’autant plus que les États-Unis veulent s’assurer de ne pas se faire damer le pion par l’Inde ou la Chine. Et la position anti-américaine du président Chavez du Venezuela ajoute à l’inquiétude.
- Outre la nécessité, pour les États-Unis, d’accroître substantiellement la capacité de raffinage du brut synthétique albertain aux États-Unis et de construire de nouveaux oléoducs pour son acheminement jusqu’en Californie et au Texas même, et parce que les Américains manquent de raffineries et que le raffinage du brut albertain dégage une odeur plutôt nauséabonde, les gouvernements du Canada et de l’Alberta font front commun pour réclamer davantage de transformation et de raffinage en sol canadien. Que ces plans proviennent d’un ministère du gouvernement canadien, et non pas des entreprises qui exploitent la ressource consternent le directeur général de Greenpeace Québec, Stephen Guilbeault. Et vous et moi avec lui, n’est-ce pas?
- Pour produire un seul baril de pétrole à partir d’une mine de sables bitumineux, on doit extraire environ quatre tonnes de terre et de sable du sol en moyenne, et employer entre deux et cinq barils d’eau douce pour réaliser sa synthétisation, et on n’a pas encore trouvé à purifier cette eau, une fois souillée. Depuis le début de l’exploitation de la région de la rivière Athabaska, on a prélevé plus de un milliard et demi de tonnes de terre et de sable : un volume supérieur à la grande muraille de Chine, au canal de Suez, aux pyramides égyptiennes et aux dix plus gros barrages au monde réunis. Pourtant, seulement 3 % des réserves de pétrole de la région ont été extraits jusqu’à présent; or, on produit aujourd’hui plus de un million de barils par jour… Faites vos calculs!
- Les retombées (celles visiblement évidentes, pas les autres) : il coûte moins cher de faire venir et assembler une grue du Brésil que d’en déplacer une se trouvant à 50 kilomètres ; la région connaît l’inflation la plus élevée au pays, surtout dans le domaine du logement, et les services publics de la ville de Fort McMurray sont débordés au point où elle s’oppose à tout nouveau projet pétrolier tant que la province ne l’aidera pas à mieux absorber cette croissance débridée.
- Le gouvernement de Stephen Harper, à Ottawa, et celui de George Bush, à Washington, sont en contact quotidien, d’après le secrétariat à l’Énergie des États-Unis. Bush prétend que leur collaboration a pour but de répondre à ses préoccupations en matière de sécurité nationale. Et la nôtre, mister ArtPeur?
- À Londres, à la mi-juillet 2006, Stephen Harper annonce au monde le nouveau statut de superpuissance énergétique que les sables bitumineux procureront au Canada, grâce aux conservateurs. À New York, à la fin de septembre, présenté au prestigieux Economic Club comme un ancien de l’industrie pétrolière, le premier ministre prédit que d’ici 2015, le Canada sera l’un des principaux producteurs de la planète. Et cela, au bénéfice des États-Unis.
- D’après un des grands spécialistes de l’aspect stratégique du pétrole aux États-Unis, proche des départements de l’Énergie et de la Défense, il y a consensus entre les gouvernements des États-Unis, du Canada et de l’Alberta, pour éliminer les obstacles réglementaires.
- Les représentants d’intérêts privés se retrouvent parfois engagés par Stephen Harper. Par exemple, ainsi que le révèle le registre fédéral des lobbyistes : le représentant des intérêts d’entreprises énergétiques auprès du bureau du premier ministre et du ministère de l’Environnement, Ken Boessenkool, d’abord recruté en 2004 par Harper comme directeur de son bureau politique, était chercheur et analyste à l’Institut C.D. Howe (dont l’organigramme se lit comme un bottin de l’industrie albertaine du pétrole).
- À Kyoto, à l’instar de 35 pays, le Canada s’était engagé, d’ici à 2012, à diminuer ses émissions de gaz à effet de serre de 6 % par rapport à ses émissions en 1990. Or, les émissions canadiennes ont, en fait, augmenté de 28 %, sous le règne libéral. L’un des pires écarts dans le monde.
- Pays plus grand et plus froid que les États-Unis, le Canada devrait accorder son énergie en priorité aux Canadiens des générations futures, a fait valoir David Schindler, de l’Université de l’Alberta. Il regrette que les profits tirés de l’exploitation de cette ressource aient fasciné les gens, alors que son héritage environnemental échappe à l’examen public.
Enfin, pour prendre connaissance de tous les dessous de l’enquête,
il vaut mieux vous rendre sur le site de Radio-Canada
d’où proviennent ces extraits plus ou moins reformulés.
À la lumière de toutes ces informations, et considérant l’erre d’aller de Stephen Harper et les interventions qu’il a menées depuis son élection (investissement de 15 milliards pour la défense; coupures dans les programmes sociaux, etc.), il devient de plus en plus crucial que chaque citoyen se mobilise en s’informant et en intervenant sur la place publique, et auprès de ses députés fédéral et provincial, ou au sein d’organisations qui défendent l’intérêt public, car ce n’est pas seulement notre avenir éloigné qui se joue, mais le maintien actuel d’un tissu social et d’un environnement sains, par trop mis à mal déjà!
Par ailleurs, et peut-être que des analystes ont déjà discuté de telles éventualités, je ne saurais le dire, mais je me demande si, derrière la convoitise du pétrole albertain de nos voisins de dessous, se cachent à moyen terme d’autres desseins politiques inavoués, sinon inavouables? Effectivement, dégagés de leur dépendance pour le pétrole du Moyen-Orient, qui sait à quoi les États-Unis se montreraient prêts ailleurs? Car leur carte de route impérialiste est loin d’être exemplaire ou toujours rassurante. Quoique, à la réflexion, et pour le Canada lui-même, le taux de risques de conflits me paraît susceptible d’aller croissant, se trouvant pris entre les intérêts de l’Inde, de la Chine ou ceux des É.-U. Alors si je hume le fond de l’air, je suppute qu’on en paiera les frais et qu’on n’est pas sortis de l’eau-berge!
(Consultez le dossier de Radio-Canada)



La ruée vers l’or noir en Alberta
Ludovic Hirtzmann (reportage publié le 03/04/06).
Publié dans le Figaro le 18 janvier 2007
A Fort McMurray, située à 450 kilomètres au nord d’Edmonton, en Alberta, l’argent du pétrole des sables bitumineux coule à flot. La flambée des cours de l’or noir a métamorphosé cette bourgade paisible en Far West où les dollars pleuvent. Fort McMurray est de très loin la municipalité la plus riche du Canada. Ville champignon propulsée au rang de Mecque du pétrole, cet ancien bastion du commerce de la fourrure paie durement le prix de sa prospérité.
«Ici, c’est l’enfer, peste Stéphane Comeau. Les prix des chambres d’hôtel sont très élevés, et même en payant 300 dollars, il n’y a pas de place.» Le jeune Québécois, la mine triste, observe son camarade Frédéric Richard, un robuste gaillard dont les mouvements saccadés trahissent la fatigue. Partis de Montréal à la mi-janvier avec leur «Truck», un gros Dodge, les deux compères ont avalé les kilomètres depuis le Québec. Ils ont traversé l’Ontario industrielle, les désertiques prairies enneigées du Manitoba et du Saskatchewan pour remonter ensuite vers Calgary et Edmonton. Après quatre jours de route, Stéphane et Frédéric ont enfin vu le panneau tant attendu : «Fort McMurray, we have the energy». Les deux hommes lancent en choeur : «Les premiers temps, nous n’avons pas trouvé d’endroit pour nous loger. Nous avons dormi dans notre voiture.» En quelques jours, ils ont trouvé un emploi de technicien en isolation chez le géant pétrolier Syncrude, dont les installations sont situées à 40 kilomètres au nord de Fort McMurray.
Sur la dangereuse Highway 63, où se croisent des monstres d’acier pouvant transporter jusqu’à 400 tonnes de sables bitumineux, l’odeur âcre de l’or noir transperce les poumons et les vêtements. Les pollueurs se nomment Suncor, Albian Sands ou Exxon. Ils règlent méthodiquement son compte à la forêt boréale et déversent de l’eau chaude dans les rivières et les lacs. Fort McMurray, nouvelle Mecque du pétrole, a doublé sa population en six ans, passant de 36 000 habitants en 1999 à près de 65 000 aujourd’hui. Elle devrait dépasser les 100 000 âmes d’ici à 2010.
La nuit, sur les parkings du centre-ville, alors que la température frise les - 30, les moteurs des voitures tournent jusqu’au matin. Les passagers somnolent avant de partir travailler. Ici, les sans-abri gagnent mieux leur vie que les cadres moyens canadiens, mais ils ne peuvent pas se loger. Les plus chanceux obtiennent un lit pour une nuit à l’Armée du salut.
Stéphane et Frédéric font partie de cette cohorte de jeunes aventuriers. Tous les matins, à 6 heures, Fort McMurray s’éveille. Un flot grouillant de travailleurs fascinés par le mirage de l’or noir embarque dans des centaines d’autobus pour rejoindre les sites des compagnies pétrolières. Un jeune soudeur de 20 ans peut y gagner jusqu’à 150 000 dollars par an ! Après une dizaine d’heures passées sur des échafaudages dans des conditions climatiques extrêmes, Stéphane et Frédéric reviennent, épuisés, vers leur logis du moment. Comme des milliers d’esclaves de l’or noir, ils dorment eux aussi souvent dans leur voiture.
Des milliers de Canadiens sont atteints par cette fièvre de l’or noir. Serge Pilon, technicien chez Syncrude, confie : «Ce soir, je ne sais pas où je dormirai, mais, chose certaine, je me lèverai demain à 5 h 30 pour travailler. Il y a de l’argent ici.» Lorsque le prix du baril a franchi la barre des 40 dollars, l’or noir des sables bitumineux de l’Alberta est devenu rentable. «Même le prince Philip est venu visiter les installations pétrolières, l’an dernier.» Melissa Blake, 35 ans, maire de Fort McMurray, ajoute : «Les employeurs cherchent désespérément de la main-d’oeuvre, mais il faut savoir que le prix des maisons est très élevé ici et que toutes les compétences professionnelles ne sont pas reconnues.» A chaque coin de rue, les panneaux «Help Wanted» fleurissent. La ville veut des bras et n’en trouve pas. Le Wal-Mart local laisse une partie de ses rayons déserts, faute de personnel pour les remplir. Burger King paie ses employés deux fois le salaire minimum. Ce n’est pas suffisant. Seul le pétrole paie vraiment.
Plusieurs dizaines de milliers de personnes vivent dans les camps des compagnies pétrolières. Riches du magot qu’ils ont amassé pendant 18 ou 24 jours sans rien dépenser, ces rudes travailleurs viennent s’encanailler le samedi soir dans les bars de danseuses nues et se saouler chez Diggers ou au Cowboys, l’un des deux cabarets de Fort McMurray. D’autres préfèrent l’ambiance enfumée du Boomtown Casino, un «établissement qui aide les associations charitables». De délicieuses odeurs et bruits d’humanité rappellent que Fort McMurray est une ville d’hommes. La bière Canadian se boit bruyamment à la bouteille. Les visages aux traits abrutis par l’alcool de ces costauds au pas souvent mal assuré déplaisent aux habitants de longue date.
Valérie Lizotte, responsable de l’Association canadienne française de l’Alberta, déplore que «les activités culturelles n’intéressent personne». Helen Daymond, directrice de l’office du tourisme local, tempère : «Il y a de la drogue et de l’alcool, comme partout ailleurs, mais pas plus qu’ailleurs. Nous menons une vie normale.» Giuliano Zaccardelli, représentant de la GRC, la Gendarmerie royale du Canada, déclarait cependant récemment au journal local : «Les criminels veulent venir dans les «Boomtown» comme Fort McMurray pour y faire des profits rapides.» Le niveau de vie est si élevé que la GRC hésite à y envoyer ses hommes. Le manque de logements est désespérant. Les plus heureux achètent une maison mobile d’occasion pour 250 000 dollars, au milieu d’une rangée de petites roulottes défraîchies. Les habitants des bidonvilles dorés de Fort McMurray survivent dans des conditions de promiscuité insoutenables.
L’hiver, cette grisaille sale donne la nausée. Si Melissa Blake assure que résoudre la crise du logement est la priorité de son mandat, ce n’est là qu’une petite partie du problème. La ville manque de routes, de médecins et affiche l’un des taux de criminalité les plus élevés du Canada. Ni la municipalité, ni l’Alberta ne manquent d’argent. Mais le premier ministre de la province, Ralph Klein, rechigne à ouvrir sa cassette, riche cette année de 6 milliards de dollars d’excédents budgétaires. Le Klondike albertain souffre autant de sa richesse que de son avarice maladive. Fort McMurray, capharnaüm du Grand Nord, est soumise au bon plaisir du dieu pétrole.
Comment erre Marie Danielle — 21/01/2007 @ 3:16 pm
Sur le blog de Michel C. Auger :
// Les Etats-Unis ont soif de pétrole canadien et veulent faire augmenter la production. Le reportage le démontre très bien.
Mais, en même temps, certains États, dont la Californie, sont en train d’adopter des lois qui visent non plus la pollution produite par les véhicules, mais les gaz à effet de serre qui sont produits par les carburants eux-mêmes.
Le Canada a beaucoup investi dans les sables bitumineux, mais ils pourraient très rapidement devenir une source de pétrole qui serait boudée par les Américains, parce que trop polluante à produire. //
Comment erre Marie Danielle — 21/01/2007 @ 7:30 pm
trop polluante peut-être mais permettant de se dire que les réserves mondiales sont encore loin d”être épuisées donc, dansons mes amis.
Et voyons tout est pour le mieux, il y a des fortunes à faire !
Comment erre brigetoun — 21/01/2007 @ 11:13 pm
Le pire, dans tout ça, c’est que :
1) ce n’est nullement étonnant;
2) les gens vont continuer à vanter la réussite albertaine.
En passant, tag!
Comment erre Marc André — 22/01/2007 @ 11:38 am
Oui, dansons, Brigitte, parce que de toutes façons, quelle importance si l’exploitation de ce pétrole le plus polluant au monde empoisonne notre eau, notre air, nos terres et qu’importe qu’elle nous rende malades, on aura de l’argent pour se faire soigner, mais plus personne pour le faire parce que tout le monde aura été atteint, et plus rien à manger et à boire qui soit sain, ça va nous faire une belle jambe “en or”, rogntûdjû de rogntûdjû!!
Marc André, sors tes poings, il ne faut pas laisser faire ça!
Et tel que je suis allée t’en informer chez toi, j’ai déjà fait mon strip-tease, mauvais lecteur!!
Comment erre Marie Danielle — 22/01/2007 @ 12:01 pm
Discussion ensablée ici.
Comment erre Marie Danielle — 23/01/2007 @ 4:12 am