Si l’ombre d’un doute subsistait encore à nos esprits quant à l’enjeu principal des prochaines élections fédérales, elle s’est totalement dissipée ce soir au cours du visionnement de l’impressionnante enquête de Zone libre, Du sable dans l’engrenage (à propos du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta) : l’enjeu sera très vert. Et cerné de noir. Émaillé de tout un tas d’étoiles… étatsuniennes! Mais pourquoi, paradoxalement, un sombre sentiment nous envahit-il, à la vue de ces lumières?                    


     Impossible de tout reprendre la somme des informations fournies dans ce documentaire, mais tout de même, et avant d’énoncer des questions ou d’envisager quelque scénario, retenons certains éléments :
     
- Étant donné l’objectif de Bush de réduire de 75 % les importations de pétrole en provenance du Moyen Orient d’ici 2015, le pétrole albertain devient un objet de convoitise sans aucune mesure. D’autant plus que les États-Unis veulent s’assurer de ne pas se faire damer le pion par l’Inde ou la Chine. Et la position anti-américaine du président Chavez du Venezuela ajoute à l’inquiétude.
     
- Outre la nécessité, pour les États-Unis, d’accroître substantiellement la capacité de raffinage du brut synthétique albertain aux États-Unis et de construire de nouveaux oléoducs pour son acheminement jusqu’en Californie et au Texas même, et parce que les Américains manquent de raffineries et que le raffinage du brut albertain dégage une odeur plutôt nauséabonde, les gouvernements du Canada et de l’Alberta font front commun pour réclamer davantage de transformation et de raffinage en sol canadien. Que ces plans proviennent d’un ministère du gouvernement canadien, et non pas des entreprises qui exploitent la ressource consternent le directeur général de Greenpeace Québec, Stephen Guilbeault. Et vous et moi avec lui, n’est-ce pas?
     
- Pour produire un seul baril de pétrole à partir d’une mine de sables bitumineux, on doit extraire environ quatre tonnes de terre et de sable du sol en moyenne, et employer entre deux et cinq barils d’eau douce pour réaliser sa synthétisation, et on n’a pas encore trouvé à purifier cette eau, une fois souillée. Depuis le début de l’exploitation de la région de la rivière Athabaska, on a prélevé plus de un milliard et demi de tonnes de terre et de sable : un volume supérieur à la grande muraille de Chine, au canal de Suez, aux pyramides égyptiennes et aux dix plus gros barrages au monde réunis. Pourtant, seulement 3 % des réserves de pétrole de la région ont été extraits jusqu’à présent; or, on produit aujourd’hui plus de un million de barils par jour… Faites vos calculs!
     
- Les retombées (celles visiblement évidentes, pas les autres) : il coûte moins cher de faire venir et assembler une grue du Brésil que d’en déplacer une se trouvant à 50 kilomètres ; la région connaît l’inflation la plus élevée au pays, surtout dans le domaine du logement, et les services publics de la ville de Fort McMurray sont débordés au point où elle s’oppose à tout nouveau projet pétrolier tant que la province ne l’aidera pas à mieux absorber cette croissance débridée.
     
- Le gouvernement de Stephen Harper, à Ottawa, et celui de George Bush, à Washington, sont en contact quotidien, d’après le secrétariat à l’Énergie des États-Unis. Bush prétend que leur collaboration a pour but de répondre à ses préoccupations en matière de sécurité nationale. Et la nôtre, mister ArtPeur?
     
- À Londres, à la mi-juillet 2006, Stephen Harper annonce au monde le nouveau statut de superpuissance énergétique que les sables bitumineux procureront au Canada, grâce aux conservateurs. À New York, à la fin de septembre, présenté au prestigieux Economic Club comme un ancien de l’industrie pétrolière, le premier ministre prédit que d’ici 2015, le Canada sera l’un des principaux producteurs de la planète. Et cela, au bénéfice des États-Unis.
     
- D’après un des grands spécialistes de l’aspect stratégique du pétrole aux États-Unis, proche des départements de l’Énergie et de la Défense, il y a consensus entre les gouvernements des États-Unis, du Canada et de l’Alberta, pour éliminer les obstacles réglementaires.
     
- Les représentants d’intérêts privés se retrouvent parfois engagés par Stephen Harper. Par exemple, ainsi que le révèle le registre fédéral des lobbyistes : le représentant des intérêts d’entreprises énergétiques auprès du bureau du premier ministre et du ministère de l’Environnement, Ken Boessenkool, d’abord recruté en 2004 par Harper comme directeur de son bureau politique, était chercheur et analyste à l’Institut C.D. Howe (dont l’organigramme se lit comme un bottin de l’industrie albertaine du pétrole).
     
- À Kyoto, à l’instar de 35 pays, le Canada s’était engagé, d’ici à 2012, à diminuer ses émissions de gaz à effet de serre de 6 % par rapport à ses émissions en 1990. Or, les émissions canadiennes ont, en fait, augmenté de 28 %, sous le règne libéral. L’un des pires écarts dans le monde.
     
- Pays plus grand et plus froid que les États-Unis, le Canada devrait accorder son énergie en priorité aux Canadiens des générations futures, a fait valoir David Schindler, de l’Université de l’Alberta. Il regrette que les profits tirés de l’exploitation de cette ressource aient fasciné les gens, alors que son héritage environnemental échappe à l’examen public.
     

Enfin, pour prendre connaissance de tous les dessous de l’enquête,
il vaut mieux vous rendre sur le site de Radio-Canada
d’où proviennent ces extraits plus ou moins reformulés.

     À la lumière de toutes ces informations, et considérant l’erre d’aller de Stephen Harper et les interventions qu’il a menées depuis son élection (investissement de 15 milliards pour la défense; coupures dans les programmes sociaux, etc.), il devient de plus en plus crucial que chaque citoyen se mobilise en s’informant et en intervenant sur la place publique, et auprès de ses députés fédéral et provincial, ou au sein d’organisations qui défendent l’intérêt public, car ce n’est pas seulement notre avenir éloigné qui se joue, mais le maintien actuel d’un tissu social et d’un environnement sains, par trop mis à mal déjà!
     
     Par ailleurs, et peut-être que des analystes ont déjà discuté de telles éventualités, je ne saurais le dire, mais je me demande si, derrière la convoitise du pétrole albertain de nos voisins de dessous, se cachent à moyen terme d’autres desseins politiques inavoués, sinon inavouables? Effectivement, dégagés de leur dépendance pour le pétrole du Moyen-Orient, qui sait à quoi les États-Unis se montreraient prêts ailleurs? Car leur carte de route impérialiste est loin d’être exemplaire ou toujours rassurante. Quoique, à la réflexion, et pour le Canada lui-même, le taux de risques de conflits me paraît susceptible d’aller croissant, se trouvant pris entre les intérêts de l’Inde, de la Chine ou ceux des É.-U. Alors si je hume le fond de l’air, je suppute qu’on en paiera les frais et qu’on n’est pas sortis de l’eau-berge!

(Consultez le dossier de Radio-Canada)