19/01/2007 4:16 am
L’islam et les droits de la personne
En 1999, ai-je déjà raconté, je me suis jetée dans l’eau de mes rêves, dont le cours m’entraîna vers un ailleurs fort imprévu.
Parmi les quelques cours poursuivis en études arabes, il y eut celui de l’Introduction à l’islam donné par Jean-René Milot. Celui-ci avait alors grâcieusement accepté de rendre disponible une publication traitant de l’islam et des droits de la personne aux membres du forum de discussion et de diffusion d’articles sur le monde arabe et l’islam que j’avais mis sur pied. Considérant d’un grand intérêt cette recherche et cette réflexion qu’il avait menées, je me permets de la publier dans mon espace car il vaut que ce soit amplement lu. Et s’il arrivait que se pointent ici par hasard M. Milot ou tout autre professeur du mineur, ou encore des étudiants ou des participants aux diverses activités tenues par notre comité, je vous salue chaleureusement et vous signale que ma “disparition” de la vie universitaire et de la sphère sociale n’est jamais due qu’à de sérieux problèmes de santé, et que j’espère un jour prochain pouvoir en revoir quelques-uns parmi vous.
[Article publié dans Dire, vol. 8, no. 3, Été 1999, p. 4-6.]
Là où les islamistes (intégristes musulmans) prennent le pouvoir et rétablissent la Loi islamique (Shari’a), les femmes sont les premières victimes de ce changement en se retrouvant sous l’emprise de mesures discriminatoires fondées sur une compréhension littérale du Coran. Mais, le Coran n’est peut-être pas aussi univoque que les islamistes le prétendent, puisque des penseurs musulmans modernes se font les promoteurs de l’égalité entre hommes et femmes, non pas malgré le Coran, mais en raison même de ce qu’ils estiment être les valeurs coraniques fondamentales.
l’interprétation audacieuse de Mahmoud Mohamed Taha
Jean-René Milot, Faculté de droit
Au cours des trente dernières années, ma formation en études islamiques m’a amené à faire des interventions auprès de divers auditoires sur des questions reliées à l’islam. Depuis quelques années, il y a une question particulière qui, sous diverses formes, m’est de plus en plus fréquemment posée: en islam, y a-t-il place pour les droits de la personne ? Mon mémoire de maîtrise en droit me fournit l’occasion de pousser plus loin ma réflexion sur ce thème en l’abordant sous l’angle particulier de l’égalité entre hommes et femmes.
Le thème de départ de ma recherche, i.e. islam et droits de la personne, m’a été suggéré par l’inquiétude grandissante que suscitent en bien des milieux les soubresauts qu’a connus l’évolution récente du droit dans certains pays musulmans. Ces soubresauts sont en bonne partie liés au mouvement de «réislamisation», qui vise, au premier chef la réinstauration de la Loi islamique (Shari’a).
DROITS DE L’HOMME ET «DROITS DE DIEU»
À la période moderne, la Shari’a, considérée traditionnellement comme le modèle divin de l’agir humain, était presque tombée en désuétude sous l’impact de la modernisation coloniale et post-coloniale. Elle n’était appliquée globalement qu’en Arabie saoudite, et ce, suite à la réforme puritaine wahhabite du début du XXe siècle. Mais voilà que suite à la révolution «islamique» iranienne de 1979, la Shari’a a refait surface avec fracas, devenant le fer de lance de la réislamisation prônée par les mouvements islamistes (intégristes).
Que ce soit en Arabie saoudite, en Iran, au Pakistan, au Soudan ou, plus récemment, en Afghanistan, l’application littérale de certaines dispositions de la Shari’a suscite crainte et réprobation chez ceux - musulmans comme non musulmans - qui souscrivent aux droits et libertés de la personne. Les violations des droits et libertés de la personne sont monnaie courante dans les régimes totalitaires, mais elles deviennent encore plus endémiques et systémiques - certains diraient aussi plus odieuses - lorsqu’elles se présentent comme dictées et légitimées par la religion : on assiste alors à ce qui, à première vue, se présente comme un affrontement entre les droits de l’homme et les droits de Dieu.
En constatant les effets immédiats du rétablissement de la Loi islamique, bien des observateurs s’inquiètent du fait que les premières victimes de cette mesure sont habituellement les femmes, auxquelles la Loi islamique ne reconnaît pas des droits en tous points égaux à ceux des hommes (1). Les mesures discriminatoires de la Loi islamique à l’égard des femmes semblent d’autant plus incontournables qu’elles ne font que reproduire et expliciter les dispositions du Coran, livre sacré des musulmans. Pourtant, à la période moderne, beaucoup de pays musulmans, en modernisant leur droit, ont reconnu à la femme un statut juridique égal à celui de l’homme. Pour légitimer ces mesures, les réformistes et les modernistes musulmans ont essayé de démontrer qu’elles pouvaient se réclamer du Coran (2) et de la Tradition. Comment les réformistes et les modernistes peuvent-ils arriver à contourner ce qui, à première vue, semble bien être le sens obvie et consacré des dispositions coraniques concernant le statut de la femme ? Comment, selon eux, les dispositions du Coran peuvent-elles être compatibles avec l’égalité entre hommes et femmes ?
L’ÉGALITÉ VENUE D’AILLEURS ET L’ÉGALITÉ VENUE «D’EN HAUT»
Pour répondre à ces questions, j’ai choisi de faire une étude de cas en centrant ma recherche sur l’ouvrage The Second Message of Islam du réformiste soudanais Mahmoud Mohamed Taha (3). Sa pensée audacieuse, qui lui a valu d’être exécuté, en 1985, est expliquée et amplifiée par son disciple an-Na’im (4), ex-doyen de la Faculté de droit de l’Université de Khartoum. Pour en saisir l’originalité, il faut la situer au-delà de la polarisation politico-religieuse actuelle entre le laïcisme et l’intégrisme. En effet, à voir ce qui se passe actuellement, par exemple, en Algérie, on peut se demander si, au rythme où vont les choses, les pays musulmans n’auront bientôt plus de choix qu’entre un régime despotique laïciste soi-disant socio-démocrate cautionné par l’Occident et un régime despotique islamiste cautionné par la Volonté d’Allah.
Dans un cas comme dans l’autre, l’avenir des droits et libertés de la personne s’annonce plutôt sombre, à moins que ne se présente une troisième voie, qu’Abdullahi Ahmad an-Na’im espère bien être celle présentée par son maître Mahmoud Mohamed Taha. Cette troisième voie n’a certes pas une notoriété politique aussi spectaculaire que les deux premières, mais elle vaut la peine d’être considérée, à tout le moins au plan intellectuel, en raison de la façon originale avec laquelle elle entend fonder les droits de la personne sur le Coran. En ce sens, on peut parler d’une égalité «venue d’En Haut». À cet égard, l’approche de Taha se différencie fondamentalement de celle des modernistes. En effet, l’égalité que ces derniers s’efforcent de faire reconnaître aux femmes par la modernisation du droit, elle semble bien «venue d’ailleurs» au sens où ils l’empruntent à l’Occident sans vraiment réussir à l’ancrer dans une compréhension systématiquement renouvelée du Coran et de l’islam.
Distincte de celle des modernistes, l’approche de Taha est également distincte de celle du réformiste tunisien Mohamed-Chérif Ferjani (5). Lui aussi adepte inconditionnel des droits de la personne, Ferjani dénonce à la fois l’absolutisme des élites séculières occidentalisées qui détournent la démocratie à leur propre profit, et l’absolutisme des islamistes qui piétinent les droits de la personne en prétendant servir les «droits de Dieu». Mais, contrairement à Taha, Ferjani lie indissolublement les droits de la personne à la laïcité de l’État. Il entreprend donc, lui aussi, de présenter une nouvelle interprétation du Coran, tout aussi révolutionnaire que celle de Taha : il veut démontrer que l’association de la religion et de la politique à Médine n’était que circonstancielle et qu’elle a pris fin avec la mort du Prophète. Il réinterprète en ce sens non seulement le Coran et la Tradition du Prophète, mais aussi l’histoire subséquente de la collectivité musulmane. Il heurte alors de front la croyance bien ancrée à la fois chez les musulmans et chez les islamologues que l’islam est à la fois et indissociablement «religion et politique».
Ferjani et Taha essaient tous deux d’établir un fondement islamique pour les droits de la personne, de démontrer que l’égalité ne vient pas «d’ailleurs» mais «d’En Haut». Alors que Ferjani fait un détour par la laïcité, dont il doit alors trouver le fondement dans le Coran, Taha, lui, fait dériver l’égalité directement du Coran, car il est convaincu de la viabilité des droits de la personne dans un État qui a l’islam comme religion officielle.
La position de Taha a de quoi susciter la perplexité d’esprits modernes plutôt séculiers, habitués, comme Ferjani, à situer les droits de la personne dans la foulée historique de la sécularisation qui affranchit la société humaine de la tutelle divine. À cet égard, Taha semble appartenir à une autre époque. Mais cette époque est aussi celle de Gandhi et de Martin Luther King: sa fin tragique, aussi bien que sa pensée et son action le situent dans cette lignée des défenseurs de la dignité humaine motivés par une vision religieuse.
Une révolution copernicienne dans l’interprétation du Coran
La thèse principale de Taha au sujet de l’évolution de la Loi islamique peut se résumer comme suit. L’islam a d’abord été offert en des termes égalitaires et tolérants à la Mecque. C’est là que pendant une douzaine d’années (610-622) le Prophète Mohammed a transmis la révélation coranique en prêchant l’égalité et la responsabilité personnelle de tous les hommes et de toutes les femmes sans distinction de race, de sexe ou d’origine sociale.
Voyant ce message pratiquement rejeté et ses disciples persécutés par les Mecquois, le Prophète a dû s’expatrier à Médine en 622. À partir de ce moment, certains aspects du message coranique ont changé en réponse aux réalités socio-économiques et politiques de l’époque : les destinataires ne sont plus les mêmes, pas plus que la société que ces textes particuliers devaient régir. Or, la Loi islamique, notamment la discrimination envers les femmes, est fondée sur des textes de la période médinoise. C’est en fonction des besoins précis de Médine que certains aspects de la révélation antérieure (période mecquoise d’égalité) ont été soumis à l’abrogation (naskh) au plan légal, même s’ils demeuraient en vigueur au plan moral et incitatif.
Jusque là, il n’y a rien d’hétérodoxe dans la pensée de Taha. Ce qui est révolutionnaire, c’est l’idée que l’abrogation (naskh) n’était que temporaire et non définitive. En procédant ainsi, il inverse en quelque sorte la polarité du mécanisme de l’abolition (naskh): les textes précis de la période médinoise («premier message de l’islam») qui fondaient la discrimination sont mis de côté parce qu’ils ont rempli leur fonction transitoire. Ils sont remplacés par d’autres textes, de la période mecquoise («deuxième message de l’islam»), qui ne représentaient que des préceptes moraux à valeur incitative, et auxquels on reconnaît maintenant force légale comme représentant un niveau supérieur dans le développement de l’islam. Alors que le «premier message» a été interprété et élaboré dans la Loi islamique, le «deuxième message» de l’islam est encore en attente d’interprétation et d’élaboration, et c’est maintenant le temps d’entreprendre cette tâche.
En réinterprétant le Coran en fonction des besoins de la société moderne, Taha ne prétend pas pour autant en donner une compréhension définitive. Son instinct lui évite en effet de retomber dans les ornières qui avaient conduit l’islam médiéval à l’ankylose et à la stagnation : en fermant la porte de l’idjtihad (recherche personnelle) au Xe siècle, les juristes musulmans charcutaient le mécanisme d’adaptation et d’assimilation sélective qui avait permis la mise en place graduelle d’un système légal remarquable. Ce qu’ils léguaient ainsi aux générations à venir, ce n’était plus un outil, mais un produit fini et réputé intouchable. Taha, lui, laisse la porte grande ouverte pour l’avenir, permettant à la Loi de suivre l’évolution incessante de la société humaine, car, pour lui, si la révélation est terminée, son explication ne l’est pas et ne le sera jamais.
Une fois établie la prémisse de la préséance du «deuxième message» de l’islam pour la période moderne, c’est toute une nouvelle ère de jurisprudence qui peut commencer, permettant l’établissement d’une liberté et d’une égalité complètes pour tous les êtres humains, sans égard à leur sexe, à leur religion ou à leur foi. Par exemple, s’appuyant sur plusieurs versets du Coran, Taha conclut que l’égalité entre hommes et femmes est la règle universelle de l’islam. Si la Shari’a faisait une discrimination entre les deux, c’est uniquement en raison des circonstances qui prévalaient à un stade particulier du développement de la société. En effet, c’est l’égalité et non l’inégalité qui est un précepte originel de l’islam. La condition faite aux femmes par la période médinoise du Coran représentait sans doute un grand pas en avant à cette époque, mais ce n’était qu’une étape transitoire et non l’objectif ultime de l’islam.
Cette règle universelle de l’égalité, elle s’applique dans des cas particuliers pour abroger les dispositions coraniques médinoises et les remplacer par les grands principes de la période mecquoise qui ont maintenant force de loi. Ainsi, la polygamie, selon Taha, n’est pas un précepte originel de l’islam. Comme les modernistes tunisiens, Taha en arrive à cette conclusion en mettant en relation le fait que le Coran demande un traitement équitable des épouses (Coran, 4 : 3), et le fait que, malgré tous ses efforts, le croyant ne peut maintenir ce traitement équitable (Coran, 4 : 129). L’islam a donc limité la polygamie, faute de pouvoir imposer la monogamie, en raisons des circonstances historiques de l’époque.
Le précepte originel de l’islam était ainsi le mariage entre un homme et une femme, mais sans douaire ni divorce. En principe, l’islam rejette le concept de douaire, parce que le douaire représentait le prix à payer pour une femme à un moment de l’histoire où l’on prenait femme de l’une ou l’autre de trois façons : comme butin de guerre, par enlèvement, ou par l’achat. Parce qu’il équivaut à traiter la femme comme un objet, le douaire doit disparaître lorsque la dignité de la femme est rétablie par la mise en application du précepte originel de l’islam.
Appartient également à ce précepte originel la continuité de la relation entre les époux et non le divorce. La femme est en quelque sort l’alter ego de l’homme, mais, comme Adam et Ève chassés du paradis se sont cherchés sans vraiment se trouver, hommes et femmes éprouvent beaucoup de difficulté à trouver la moitié qui leur est destinée. C’est pourquoi le divorce est permis pour leur donner une deuxième chance, en attendant que l’humanité acquière assez de clairvoyance pour que disparaisse le besoin de divorcer.
Le port du voile n’est pas, lui non plus, un précepte de l’islam. Ce que vise l’islam c’est la chasteté qui vient de l’intérieur des hommes et des femmes, non celle qui est imposée au moyen de portes fermées et de longues robes. Dans une période de transition, l’éducation à la chasteté peut être encouragée par le port du voile, mais le port du voile pratiqué à l’heure actuelle provient de l’immaturité des mou’min (croyants), alors que les mouslim (musulmans, à un stade plus élevé) n’y sont pas assujettis.
PROSPECTIVE
Malgré tout le respect et l’admiration que peuvent susciter la vie et l’œuvre de M.M. Taha, on peut à bon droit s’interroger sur leur portée réelle : est-ce qu’un tel message a des chances d’être entendu et reçu de façon assez significative pour changer le cours des choses en ce qui a trait à l’égalité entre hommes et femmes en islam ? Dans quelle mesure la révolution copernicienne que propose Taha en matière d’interprétation du Coran peut-elle devenir acceptable pour la majorité des musulmans ? À cet égard, la majorité silencieuse coincée entre les intégristes qui prônent l’islamisation de l’État et la position d’un Ferjani qui prône la laïcisation de l’État, a-t-elle des chances de se tourner vers la position de Taha comme représentant un juste milieu, une version religieuse de la société égalitaire, moins inacceptable que la version laïque prônée par Ferjani ?
Les réponses à de telles questions relèvent sans doute en bonne part de la «futurologie». Mais il est d’ores et déjà permis de croire que, par sa créativité et son audace, Taha est une illustration de ce qui est visé par les tenants du pluralisme juridique et du respect des cultures : par des moyens propres à la culture islamique, Taha essaie d’atteindre l’objectif universel des droits de la personne. Dans son plaidoyer en faveur du «droit au pluriel», Norbert Rouland semble bien pointer dans la même direction lorsqu’il écrit :
«Avec l’Islam, le dialogue paraît encore plus difficile [qu’avec l’Afrique et l’Asie], surtout si l’on s’en tient - à tort - aux manifestes radicaux. Ceux-ci frappent l’opinion publique dans les pays occidentaux, et lui cachent les efforts entrepris par d’autres courants de pensée, soucieux d’établir un dialogue entre modernité et révélation, dont la question des droits de l’homme peut constituer une occasion privilégiée.» (6)
1. Par exemple, la polygamie est légale, alors que la polyandrie ne l’est pas ; le mari peut répudier sommairement son épouse, alors que cette dernière doit s’adresser au tribunal et fonder sa demande de divorce sur des raisons précises ; dans une succession, la part légale d’une femme est la moitié de celle d’un homme de même degré de parenté.
2. Par exemple, dans la Loi tunisienne sur le statut personnel de 1957, les réformateurs modernistes tunisiens soutiennent que le Coran, en matière de polygamie, exige non seulement la capacité financière de faire vivre plusieurs épouses mais aussi celle de les traiter de façon tout à fait équitable. Or, les conditions socio-économiques modernes rendent un tel traitement pratiquement impossible. Donc, conclut laconiquement la loi, «la polygamie est prohibée». Cette loi procède de la même manière pour abolir la répudiation unilatérale et extrajudiciaire de l’épouse par le mari pour la remplacer par des dispositions modernes et égalitaires.
3. Mahmoud Mohamed Taha, The Second Message of Islam. Translated by Abdullahi A. An-Na’im. Syracuse, Syracuse University Press, 1987. Traduction de Al-Risalah al thanyiah min al-Islam, ouvrage publié en arabe en 1967.
4. Abdallahi Ahmad an-Nai’m, Toward an Islamic Reformation. Civil Liberties, Human Rights, and International Law, Syracuse, Syracuse University Press, 1990.
5. Mohamed-Chérif Ferjani, Islamisme, laïcité et droits de l’homme : un siècle de débat sans cesse reporté au sein de la pensée arabe contemporaine. Paris, éd. de l’Harmattan, 1991.
6. Norbert Rouland, Aux confins du droit, Paris, éd. Odile Jacob, 1991, p. 209.



Pour contribuer au débat, je vous renvois vers le site bilingue (arabe-français) tunisien mis en ligne par une femme qui s’appelle
Kalima. Un rapide parcours des archives permet de passer en revus plusieurs articles de fond qui touchent le sujet de votre post:
http://www.kalimatunisie.com/
Comment erre J.J. Groucho — 19/01/2007 @ 6:19 am
Un article important du penseur egyptien Samir Amine apportera encore plus de lumière sur ce vaste sujet. Excusez la longueur:
//L’islam politique
Quelle est la nature et quelle est la fonction, dans le monde musulman contemporain, des mouvements politiques qui se prétendent la seule vraie foi islamique ? En Occident, ces mouvements sont habituellement appelés « fondamentaliste islamique ». Je préfère l’expression utilisée dans le monde arabe : « L’islam politique ».
Nous n’avons pas là affaire à des mouvements en soi religieux - les divers groupes sont tous assez proches les uns des autres - mais à quelque chose de beaucoup plus banal : des organisations politiques dont l’objectif est la conquête du pouvoir, ni plus ni moins. Si ces organisations se drapent dans la bannière de l’islam, c’est tout simplement par opportunisme.
L’islam politique moderne a été inventé par les orientalistes au service du colonialisme britannique en Inde et a été repris tel quel par Al-Mawdûdî au Pakistan [né au sud de l’Inde en 1903, établit au Pakistan en 1947 suite à la « partition » de l’Inde, avec la création du Pakistan ; il est décédé à Lahore en septembre 1979]. Sheikh Abû Al-A`lâ Al-Mawdûdî fut le fondateur, en 1941, du parti Jamaat-i-islami. Son approche visait principalement à « prouver » que les croyants musulmans ne peuvent vivre que sous le régime d’un Etat islamique, car l’islam ne peut pas permettre la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ces orientalistes, qui préparaient ainsi la partition de l’Inde, oubliaient fort à propos que les Anglais du 13e siècle avaient exactement cette conception du christianisme.
L’ennemi sans merci de la libération.
L’islam politique ne s’intéresse pas à la religion qu’il invoque. Il ne propose aucune critique théologique ou sociale. Ce n’est pas une « théologie de la libération » analogue à ce qui s’est développé en Amérique latine [1] . L’islam politique est l’ennemi de la théologie de la libération. Il professe la soumission et non l’émancipation.
Mahmoud Muhammad Taha [né du famille modeste vers 1909, dans le Soudan qui était encore une colonie britannique] au Soudan a été le seul intellectuel islamique qui a essayé de développer l’élément de l’émancipation dans son interprétation de l’islam. Quand Taha a été condamné à mort en 1985 pour ses idées par les autorités de Khartoum [2] son exécution n’a été condamnée par aucun groupe islamique, ni « radical » ni « modéré ». Aucun des intellectuels qui se réclament de la « renaissance islamique » n’a pris sa défense, ni même ceux qui veulent seulement « dialoguer » avec de tels mouvements. Son exécution n’a même pas été rapportée par les médias occidentaux.
Les hérauts de la « renaissance islamique » ne s’intéressent pas à la théologie et ils ne font jamais référence à des classiques de la théologie. Pour de tels penseurs, une communauté islamique se définit par l’hérédité, comme l’ethnicité, plutôt que par une conviction personnelle forte et intime. Il s’agit d’affirmer une « identité collective » et rien de plus. C’est pourquoi l’expression : « islam politique » est la désignation appropriée à de tels mouvements.
De l’islam, l’islam politique ne retient que les coutumes partagées de la vie musulmane contemporaine, principalement les rituels dont il exige un respect absolu. En même temps, il exige un retour culturel complet aux règles publiques et privées qui avaient cours il y a deux siècles dans l’Empire ottoman, en Iran et en Asie centrale, sous les pouvoirs qui y dominaient alors. L’islam politique croit, ou prétend croire, que ces règles sont celles du « véritable islam », celui de l’époque du Prophète. Cela n’a pas vraiment d’importance. Il est certain que l’islam rend possible une pareille interprétation afin de légitimer l’exercice du pouvoir. De fait, c’est ainsi qu’a été utilisée une telle interprétation depuis les origines de l’islam jusqu’aux temps modernes.
En ce sens, l’islam n’est pas original. La chrétienté a fait la même chose avec le christianisme pour justifier les structures du pouvoir politique et social dans l’Europe prémoderne, par exemple. N’importe qui doté d’un minimum de conscience et d’esprit critique reconnaît que derrière les discours justificateurs il y a des systèmes sociaux réels ayant passé par des histoires réelles.
L’islam politique ne s’intéresse pas à cela. Il ne propose aucune analyse ou critique de ces systèmes. L’islam politique contemporain n’est qu’une idéologie basée sur le passé, une idéologie qui propose un retour pur et simple au passé, et plus précisément un retour à l’époque immédiatement antérieure à la soumission du monde musulman à l’expansion du capitalisme et de l’impérialisme occidental. Que des religions comme l’islam, le christianisme et d’autres soient ainsi interprétées d’une manière réactionnaire [au sens de retour en arrière] et obscurantiste n’exclut pas d’autres interprétations, réformistes voire révolutionnaires. Non seulement le retour au passé n’est pas souhaitable ; d’ailleurs cela n’est pas réellement souhaité par les peuples au nom desquels l’islam politique prétend parler. De plus, c’est simplement impossible.
C’est la raison pour laquelle les mouvements qui constituent l’islam politique refusent de proposer un programme précis, contrairement à ce qui se fait habituellement dans la vie politique. Pour répondre aux questions concrètes dans les domaines social et politique, l’islam politique répète le slogan creux : « l’islam est la solution ».
Lorsqu’ils sont poussés dans leurs retranchements, les porte-parole pour l’Islam politique ne manquent jamais d’opter pour une réponse en harmonie avec le capitalisme libéral. Par exemple, lorsque le gouvernement égyptien accorde une liberté de manœuvre absolue aux propriétaires terriens, et rien du tout aux paysans ayant le statut de fermier qui travaillent leur terre dans leur malheureux effort de produire une « Economie Politique Islamique ». Les auteurs de manuels sur le sujet (financés par l’Arabie Saoudite) n’ont réussi qu’à camoufler les préceptes les plus banals du libéralisme américain. sous une couche d’aspect religieux
Une dictature enturbannée en Iran.
La République Islamique d’Iran prouve cette règle générale, malgré les confusions qui ont contribué à son succès : un développement rapide du mouvement islamiste en parallèle avec la lutte séculière, socialiste, menée contre la dictature du Shah [renversé en décembre 1978], socialement réactionnaire et alignée sur les Etats-Unis.
Suite au renversement du Shah, le comportement extrêmement excentrique des mollahs était « compensé » par leurs prises positions anti-impérialistes, dont ils tiraient une puissante légitimité populaire et qui avaient des échos bien au-delà des frontières de l’Iran. Mais, graduellement, le régime a montré qu’il était incapable de fournir la direction indispensable pour stimuler un développement socio-économique vigoureux et novateur, alors qu’il disposait d’une rente pétrolière. La dictature enturbannée des hommes de religion qui ont repris celle des « Caps » (militaires et technocrates) a entraîné une dégradation massive de l’appareil économique du pays. L’Iran, qui se vantait d’avoir « fait la même chose que la Corée du Sud », se trouve maintenant dans le groupe des pays du Quart-monde.
L’indifférence manifestée par l’aile de la droite dure du régime face aux problèmes sociaux que doit affronter la classe travailleuse du pays a suscité des « réformateurs », dont le but a été de modérer la dureté de la dictature théocratique, mais sans renoncer à son principe de base : le monopole du pouvoir politique.
En reconnaissant l’étendue du désastre économique de la République Islamique, les « réformateurs » ont pris la décision pragmatique de réviser graduellement leurs postures « anti-impérialistes ». Ils visent à réintégrer l’Iran dans le monde banal comprador [3] du capitalisme dans les périphéries.
Le système de l’islam politique en Iran a atteint une impasse. Les luttes sociales et politiques dans lesquelles le peuple Iranien est maintenant plongé pourraient bientôt conduire au rejet du principe même de « wilaya al faqui », principe qui place le clergé au-dessus de toutes les autres institutions de la société politique et civile. La République islamique d’Iran n’a pas conçu un autre système politique que celui d’une dictature du parti unique monopolisé par les mollahs.
On a souvent fait des comparaisons erronées entre les partis islamistes et les partis de la démocratie chrétienne en Europe. Autrement dit, puisque les démocrates chrétiens ont gouverné l’Italie durant 50 ans, pourquoi un parti islamiste ne gouvernerait-il pas l’Algérie et l’Egypte ? Mais une fois au pouvoir, un gouvernement islamique abolit immédiatement et définitivement toute forme d’opposition politique légale.
Une théocratie néolibérale.
Si l’Islam politique n’est qu’une version du néolibéralisme, prônant les vertus du marché - évidemment totalement dérégulé - il est aussi la négation absolue de la démocratie. Selon l’Islam politique, la loi religieuse (la sharia) a déjà donné une réponse à toutes les questions, soulageant ainsi l’humanité de la difficulté d’inventer des lois - une définition de base de la démocratie - et nous permet tout au plus d’interpréter les nuances de la loi divine.
Ce genre de propos idéologiques ignore la réalité, ignore l’histoire actuelle des sociétés musulmanes, dans lesquelles il a été évidemment nécessaire d’inventer des lois, même si cela a été fait sans l’avouer. Cela signifiait que seule la classe qui gouvernait avait le droit et le pouvoir d’interpréter la sharia. L’exemple extrême de ce genre d’autocratie est l’Arabie Saoudite, un pays sans constitution, dont les dirigeants déclarent que le Coran est un substitut satisfaisant. Dans la pratique, la Maison des Saoud a le pouvoir d’une monarchie absolue ou d’une chefferie tribale.
L’islam politique contemporain n’est malheureusement pas le résultat des soi-disant abus du sécularisme, comme cela a souvent été expliqué. Aucune société musulmane de l’époque moderne - sauf sous des formes spécifiques dans l’ancienne Union Soviétique - n’a jamais été réellement laïque, et encore moins été offensée par les innovations audacieuses d’un pouvoir athée et agressif. Les états semi-modernes de la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk [qui arrive au pouvoir en 1923, décède en 1938], de l’Egypte de Nasser [1954-1970|, de l’Irak et de la Syrie du Baas [4], ont seulement domptés les hommes de religion (comme cela s’est souvent passé autrefois) pour leur imposer des idées dans le seul but de légitimer les options politiques de l’Etat.
En fait, l’islam politique n’est rien d’autre qu’une adaptation au statut subordonné du capitalisme comprador. Sa prétendue forme « modérée » constitue probablement le principal danger qui menace le peuple, puisque la violence des « radicaux » ne sert qu’à déstabiliser l’Etat en attendant l’imminente installation d’une nouvelle puissance compradore qui s’ajuste aux objectifs des « modérés » si aimés par l’Occident (ceux en Iran en sont un bon exemple [5]). Le soutien constant offert par les diplomaties pro-américaines des pays de la triade (Etats-Unis, Europe et Japon) vers la recherche de cette « solution » au problème est tout à fait cohérent avec leur désir d’imposer l’ordre néolibéral globalisé au service du capital dominant transnational.
La combinaison d’une économie libérale et d’une autocratie politique convient parfaitement à la classe compradore dominante chargée de gérer les sociétés à la périphérie capitaliste contemporaine. Les partis islamistes sont tous des instruments de cette classe.
Cela est vrai non seulement des Frères musulmans et d’autres organisations considérées comme modérées, et dont les liens étroits avec la bourgeoisie sont bien connus. C’est également vrai des petites organisations clandestines qui pratiquent le « terrorisme ». Les deux sont des instruments utiles de l’islam politique, et la division du travail est hautement complémentaire entre ceux qui utilisent la violence et ceux qui infiltrent les institutions d’Etat (surtout dans les domaines de l’éducation, du judiciaire, des médias de masse, et, si possible, de la police et des militaires).
Pour tous ces groupes et activités, il y a un seul objectif : la saisie du pouvoir d’Etat, même si au lendemain de la victoire prévue, les « modérés » mettront un terme aux excès des « radicaux ». Immédiatement après la révolution iranienne, les mollahs ont massacré les militants se positionnant à gauche (Fedayin et Mujahedin) ; ils avaient tenté de faire cause commune entre leurs objectifs populistes révolutionnaires, inspirés par le Socialisme, et la mobilisation plus profonde de l’islam politique. Sans les Fedayins et Mujahedins, le triomphe de la révolution « islamique » (sous la direction de Khomeyni) n’aurait pas pu s’imposer de la même façon. Depuis lors, les mollahs ont recruté et entraîné des millions de terroristes politiques parmi le lumpen-prolétariat dans le but d’appliquer leur autorité.
Les structures de pouvoir existantes contre lesquelles les mouvements de l’islam politique se heurtent, actuellement, dans de nombreux pays sont les couches compradores, la bourgeoisie nationale de la région, complètement subordonnée aux diktats de la globalisation néolibérale. Les classes compradores ne sont pas particulièrement démocratiques, même lorsqu’elles offrent des élections parlementaires qu’elles appellent « multipartis » et souvent ils prennent prétexte du terrorisme islamique pour justifier leur refus d’une démocratie significative, comme en Algérie [les élections sont suspendues en 1992, après la montée du FIS - Front islamique du salut - lors des élections municipales de 1990 et lors des législatives de 1991, qui marquaient pourtant un recul par rapport à 1990]).
Ce que cela signifie, c’est que l’affrontement entre les compradores et les islamistes n’est qu’un conflit entre factions des classes dominantes - une lutte pour le pouvoir, rien de plus, entre des dirigeants concurrents et leurs clients.
Selon les circonstances, la forme du conflit varie, allant de l’extrême violence, comme c’est le cas en Algérie, au dialogue, comme en Egypte, où le gouvernement mène des pourparlers directs avec les Frères Musulmans. Les deux parties dans le conflit utilisent la démagogie islamique dans leurs tentatives de capturer pour leur propre bénéfice l’allégeance d’une population qui se trouve dans la confusion sur le plan politique.
La confusion politique contemporaine ressemble de près à celle qui a suivi la déception des espoirs suscités par les nationalismes populistes de la période précédente. Cependant, la bourgeoisie au pouvoir est loin d’être laïque. Elle prétend être aussi « islamique » que ses adversaires, par exemple en donnant force de loi à beaucoup de préceptes de la loi islamique - surtout dans le domaine de la famille - transformant ainsi la ruse en réalité. Les solutions de « compromis » qui en résultent renforcent inévitablement l’ordre néolibéral et antidémocratique dominant. Ainsi, les pouvoirs politiques et économiques dominants à l’échelle internationale, conduits principalement par les Etats-Unis, ne voient aucun inconvénient dans l’exercice du pouvoir par l’islam politique. Cela nous en dit beaucoup sur l’hypocrisie des tenants occidentaux de la « démocratie », et démontre que, contrairement à l’idée que « marché » égal « démocratie », ces deux « principes » sont en conflit direct dans les faits.
Complémentarité idéologique.
Loin d’être antinomiques, les discours du capitalisme néolibéral globalisé et celui de l’islam politique sont complémentaires. L’idéologie des « communautarismes » américains, actuellement à la mode, fait écran à la conscience et aux luttes sociales, et les remplace par les prétendues « identités » collectives qui les ignorent.
Cette idéologie est donc parfaitement apte à être manipulée dans la stratégie du capitalisme dominant, puisqu’elle transfère le combat de la scène des réelles contradictions sociales au monde imaginaire que l’on dit être culturel, transhistorique et absolu, alors que l’islam politique est justement un « communautarisme ».
La diplomatie des puissances du G7, et en particulier celle des Etats-Unis, choisit en connaissance de cause de soutenir l’islam politique. Le G7 fournit ainsi soutien et assistance à des pays allant de l’Egypte à l’Algérie, en passant par l’Arabie saoudite. En Afghanistan, le soutien étatsunien et des pays de l’UE (France, Allemagne, etc.) n’a pas hésité à présenter, à l’époque, les islamistes afghans comme « des combattants de la liberté » contre « l’horrible dictature du communisme ». Or, ce dernier était en fait une sorte despotisme éclairé, moderniste, national et populiste, qui avait eu l’audace d’ouvrir des écoles pour les filles. Les dirigeants occidentaux savent que l’islam politique a la vertu - pour eux - de laisser les peuples concernés sans défense, et donc de permettre facilement leur transformation en position subalterne.
Au vu de son cynisme inhérent, l’establishment américain sait comment tirer un deuxième avantage de l’islam politique. Les dérives barbares des régimes inspirés par l’islam politique - par exemple les Talibans en Afghanistant - ne sont pas du tout des dérives, mais font en réalité partie intégrante de la logique de leurs programmes. Ils peuvent, au besoin, être exploités à chaque fois que l’impérialisme estime utile d’intervenir brutalement. La « sauvagerie » attribuée aux peuples qui sont les premières victimes de l’islam politique est susceptible d’encourager l’« islamophobie », ce qui peut faciliter l’acceptation d’un « apartheid global », résultat logique et nécessaire d’une expansion capitaliste en perpétuelle polarisation.
Le soutien occidental à l’islam politique a atteint des proportions grotesques en fournissant des armes, du soutien financier et de l’entraînement militaire aux agents de l’islam politique. Dans le cas de l’Afghanistan, le prétexte était la « lutte contre le communisme », mais le comportement odieux de ces islamistes (fermeture des écoles pour filles qui avaient été ouvertes par les terribles « communistes ») n’ont apparemment suscité aucun regret, ni de la part des gouvernements qui les soutenaient ni de la part des organisations féministes occidentales. Ceux que l’Occident appelait des « combattants de la liberté afghans » (en réalité des voyous entraînés par la CIA) et « volontaires » (musulmans algériens, égyptiens et autres), jouent actuellement des rôles décisifs dans des actions militaro-terroristes autour du globe, y compris dans de villes importantes des US. Le soutien à l’islam politique a inclus la rubrique illusoire du statut de « réfugié politique », offert par les US, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, et qui a donné aux militants de l’islam politique la force nécessaire pour organiser et diriger leurs opérations depuis l’étranger, avec un maximum d’efficience et un minimum de risque.
L’accompagnement idéologique de cette alliance entre les puissances occidentales et l’islam politique est une campagne permanente de légitimation dans les médias occidentaux, qui se traduit généralement par une distinction illusoire entre « modérés » et « radicaux », ou des louanges pieuses des vertus de la diversité multiculturelle, si chère aux Américains, comme tout le monde le sait. De telles formes de « respect » pour les diverses « communautés » sont très utiles pour la gestion des objectifs du néolibéralisme et de la globalisation capitaliste, car ils n’impliquent aucune confrontation sur le terrain des véritables défis. Les « communautés » en question jouent le jeu du néolibéralisme, en faussant le débat, si et quand il a lieu, en le détournant des problèmes réels et pratiques, ici et maintenant, vers les régions inoffensives célestes de l’imaginaire culturel.
L’islam politique n’est ainsi en aucune manière l’adversaire de l’impérialisme, mais au contraire, son parfait serviteur. Ce fait n’empêche pas les idéologues occidentaux et les faiseurs d’opinion de faire appel, chaque fois que cela est nécessaire, aux formules de contes de fées de l’islam en tant qu’ennemi implacable de la modernité occidentale, le « choc des cultures » si cher à Samuel Huntington et à ses mécènes de la CIA.
De telles guerres ne se déroulent que sur le plan de l’imaginaire, alors que dans le monde réel, les victimes des « communautés » représentées par l’islam politique souffrent terriblement sous des coups très réels. D’ailleurs, la guerre idéologique fournit encore un écran de plus pour l’intervention militaro-politique par les Etats-Unis et ses « alliés » subalternes, quand et où le besoin se manifeste.
Nous ne devrions pas être surpris si les Etats-Unis étaient satisfaits des services que rend l’Islam politique à son projet d’hégémonie mondiale. Washington ne désigne comme ennemi aucun mouvement de l’islam politique à l’exception du Hamas, en Palestine et du Hetzbollah au Liban (avant le 11 septembre) et des Talibans (post-11.9). Le fait qu’avant le 11 septembre le Hamas et le Hetzbollah aient été désignés par le Département d’Etat américain comme étant des « organisations terroristes » était clairement un accident de géographie politique, puisque les deux s’opposaient à l’Etat d’Israël, ce qui était évidemment prioritaire dans les considérations des Etats-Unis.
Le Hamas et le Hetzbollah sont les seules manifestations de l’islam politique qui se battent contre une occupation militaire étrangère, alors que les autres dirigent leur violence seulement sur leurs compatriotes. Deux poids, deux mesures et de l’hypocrisie - pouvons-nous attendre autre chose de la part des impérialistes ?
Pour conserver et étendre son hégémonie, les Etats-Unis doivent toujours donner une importance prioritaire à ses interventions militaires. Si nous l’oublions ce sera à notre propre péril.
Samir Amin //
La source de cet article.
Comment erre J.J. Groucho — 19/01/2007 @ 6:24 am
Je vous remercie pour ces références, Groucho. J’en prendrai bien connaissance d’ici le weekend, dès que j’en aurai le temps, et voulais vous dire que je suis désolée pour le délai d’envoi du dernier - délai que je ne m’explique pas, d’ailleurs…
Comment erre Marie Danielle — 19/01/2007 @ 12:40 pm
Maridan : J’ai tout lu mais comme j’ai voulu lire, à la suite, l’article de Groucho, je me suis un peu “emmêlé les pédales”….Bon, c’est pas grave, je vais reprendre tranquillement. En attendant et comme je lis actuellement les magazines reçus pendant mon absence, hier soir, j’ai lu un article du Point intitulé : Islam, pour en finir avec les tabous -
En sous-titre : La vérité est là : la violence et l’intolérance, mais aussi le sexe, ont toujours été présents dans l’islam. En témoigne la vie du prophète Mahomet. “Al-Sira”, des textes que Mahmoud Hussein propose pour la première fois en France.
Maridan, je ne sais pas si vous pouvez retrouver ces textes comme vous l’avez fait pour celui de Maurice Stroun - Il s’agit du magazine Le Point du 4/1/2007.
Si cela ne vous est pas possible et si cela vous interesse, je peux vous l’adresser par fax ??? ou par la poste - En fait, ces textes sont de Adel Rifaat et Bahgat Einadi qui ont écri sous le pseudo MH, le livre ” AL-SIRA”,les récits des premiers âges de l’Islam.
Petit extrait : “Traitez vos femmes comme Dieu vous l’ordonne (…) Si elles transgressent les interdictions, donnez-leur des coups, mais point trop violents”.
Il y a également un excellent petit encart sur LA FEMME SOUS MAHOMET.
Groucho : J’ai été sur le site de Kalima - J’y ai lu des choses très instructives mais je trouve dommage que certains textes qui concernent justement la femme ne soient écrits qu’en Arabe -
Mon arabe (littéraire pourtant) appris dans ma petite école à Tunis n’est pas suffisant pour me permettre de traduire ces articles, mais comme je suis très maline (hum; hum !!!!) je vais me les faire adresser par mes amies Tunisiennes avec qui j’ai un contact quasi-permanent et qui, de plus , doivent parfaitement connaître ce site car il leur ressemble…..En tous cas merci - Entre Maridan et vous, je vais en apprendre des choses……
Comment erre sophie — 20/01/2007 @ 11:26 am
Doublon effacé.
Comment erre sophie — 20/01/2007 @ 11:28 am
Maridan : Le doublon, c’est pas ma fôte et j’en profite pour en corriger une :”
“qui ont écrit”….
Comment erre sophie — 20/01/2007 @ 11:34 am
Ma chère Sophie, pour tout vous avouer, j’ai aussi beaucoup d’attaches avec la Tunisie où en plus de la cuisine, j’aprécie beaucoup les chansons de Habiba M’Sika.
Comment erre J.J. Groucho — 20/01/2007 @ 12:52 pm
Encore une référence pour alimenter le discussion:
L’intégralité du débat avec Abdelwahab Meddeb, écrivain, auteur notamment de “La maladie de l’Islam” (Seuil, 2002), vendredi 6 octobre 2006
http://www.lemonde.fr/web/chat/0,46-0@2-3226,55-819338@51-853290,0.html
Abdelwahab Meddeb est un penseur tunisien que je connais.
Comment erre J.J. Groucho — 20/01/2007 @ 1:09 pm
Bon. J’ai eu 5 mn pour lire le long post de MD. (Je reviendrais plus tard lire celui de Groucho, qui saura me pardonner).
Visiblement l’équipe marocaine qui a réformé le code de la famille de chez eux a bien lu Taha. Ça a marché !
Enfin pour l’écriture du texte législatif et sa promulgation, sa mise en application par les juges est plus délicate (Grrr !), mais il y a de fortes pressions à la fois du gouvernement —pour une fois qu’on peut en dire du bien— et des association féminines.
Sophie, pour l’article du Point, il est contreversé, et les auteurs de l’ouvrage, sujet du dossier, s’en dégagent complètement.
// Or le travail des deux intellectuels égyptiens ne s’est attaché qu’à synthétiser la titanesque compilation des textes de la “Sîra” et d’en restituer l’homogeneité scientifique. Le Point pousse l’amalgame jusqu’à inviter la participation en couverture de son édition internationale le point de vue du romancier Maurice G. Dantec. En réalité, le romancier (connu pour ses positions radicales) propose sa lecture de l’islam dans une interview (hors dossier) qui ne discute aucunement l’ouvrage de Rifaat et Einadi. Ce n’est pas une nouveauté de la part du Point qui, de son éditorialiste Claude Imbert jusqu’au Bloc-Notes de Bernard Henri-Lévy, a toujours vu dans la religion musulmane une menace contre la civilisation judéo-chrétienne. //
www.lejournal-hebdo.com/sommaire/d-cryptage/l-islam-revisit-par-le-point.html
et l’interview des deux chercheurs :
www.lejournal-hebdo.com/sommaire/d-cryptage/mohammed-a-profond-ment-respect-les-femmes-qu-il-a-con.html
// Que pensez-vous du traitement tendancieux fait à votre œuvre par l’hebdomadaire le Point ?
Il nous importe surtout de préciser que la seule partie de ce dossier dont nous portons la responsabilité morale est celle de notre interview, revue et visée par nous. Pour tout le reste, la présentation du dossier, le choix des extraits d’al-Sîra, les encadrés sur les juifs, les femmes, etc. les titres, les sous-titres, les photos, bref l’ensemble de la mise en scène, sont le fait de la rédaction qui ne nous a évidemment ni consultés ni prévenus. C’est l’envers de la liberté de la presse. Notre travail sur la Sîra n’a eu qu’un but : donner au lecteur accès aux textes dans toute leur complexité et toute leur richesse. Mais dans ce tout, comment empêcher un journaliste de choisir ce qu’il veut ? Le choix qui a été fait –non seulement dans l’échantillon des extraits d’al-Sîra, mais dans la présentation générale – flatte un certain nombre de préjugés occidentaux. Nous ne pouvons que le regretter. //
Comment erre Jean-Balthazar — 20/01/2007 @ 2:28 pm
Toujours à propos des “techniques” éditoriales du Point (mais pas seulement, hélas).
Lu chez passouline
http://passouline.blog.lemonde.fr/2006/12/26/hannibal-lecter-notre-golem/#comment-55513
Saül répondit : « Vous direz ceci à David : ‘Le roi ne ne désire pas un paiement, mais cent prépuces de Philistins, pour tirer vengeance des ennemis du roi’. » Saül comptait faire tomber David aux mains des Philistins.
Les serviteurs de Saül rapportèrent ces paroles à David et celui-ci trouva que l’affaire était bonne, pour devenir le gendre du roi. Le temps n’était pas écoulé que David se mit en campagne et partit avec ses hommes. Il tua aux Philistins deux cents hommes, il rapporta leurs prépuces et les compta au roi, pour devenir son gendre. Alors Saül lui donna pour femme sa fille Mikal.
Samuel XVIII ; 25-27
(Pour mémoire, en arabe, Palestine se dit toujours Filistine.)
Que penseriez vous d’un journaliste qui prétendrait présenter ainsi le Judaïsme (et le Christianisme), et se contenterait de cette citation, en omettant sciemment de mentionner les Psaumes, de David ?
Comment erre Jean-Balthazar — 20/01/2007 @ 3:05 pm
Avant de plonger dans ces autres lectures proposées à sa suite, j’aimerais revenir sur un passage de l’article de JR Milot :
// La position de Taha a de quoi susciter la perplexité d’esprits modernes plutôt séculiers, habitués, comme Ferjani, à situer les droits de la personne dans la foulée historique de la sécularisation qui affranchit la société humaine de la tutelle divine. À cet égard, Taha semble appartenir à une autre époque. Mais cette époque est aussi celle de Gandhi et de Martin Luther King: sa fin tragique, aussi bien que sa pensée et son action le situent dans cette lignée des défenseurs de la dignité humaine motivés par une vision religieuse. //
Si les risques qu’il y a à fonder un État religieux paraissent (d’emblée, dira-t-on) plus évidents à des laïcs, ne peut-on pas penser qu’il y a des tenants “intégristes” de la laïcité qui, d’emblée eux aussi, combattraient “ardemment” tout tenant ou défenseur d’un tel État? Car il me semble que, la porte de l’idjtihad ouverte, un tel État pourrait faire tout aussi bien qu’un État laïc démocratique, ou suis-je totalement dans le champ? M’enfin, on sait fot bien maintenant qu’un État laïc démocratique est susceptible de tout un lot de dérives pas moins graves, il me semble, non?
En fait, ça mène à se demander si État religieux et État laïc peuvent cohabiter en bonne entente, et pourtant, si chacun répond à cet appel qui leur est fait du respect des droits de la personne, où serait le problème? Ce ne serait pas plutôt de la difficulté pour le pouvoir de se pratiquer en toute justice que tout le reste dépend?
Mon commentaire cherche surtout à retenir cette idée qui m’est apparue d’un ennemi laïc potentiel…
Vos idées, à ce sujet?
Comment erre Marie Danielle — 20/01/2007 @ 4:26 pm
J.B - Lu votre commentaire au sujet de l’article du point et ne suis pas surprise qu’il y ait eu des controverses - J’ai simplement pensé qu’il serait interessant pour Maridan de prendre connaissance de cet article en attendant de lui faire parvenir le livre qui pourrait apporter un plus à ses recherches, Al-Sira étant l’un des 3 textes fondateurs de l’Islam. Ceci étant, Le Point n’est pas mon magazine de référence, d’ailleurs je n’en ai aucun puisque étant apolitique je peux tous les lire dans leurs
rubriques Monde , Société et Culture - Pour les journaux, idem. - Je fais juste une petite exception pour Jeune Afrique et Courrier International que je lis en entier.
Cette petite mise au point faite, merci pour les liens qui m’aident vraiment à en connaître d’avantage.
Maridan et Groucho : Là, je suis un peu fatiguée - Il est minuit et suis debout depuis 4H du mat, donc je reviens demain - Bonne nuit à tous.
Comment erre sophie — 20/01/2007 @ 6:13 pm
J.B. J’ai oublié, je reviens aussi pour vous demain, car vos propos sur le Maroc m’interessent à titre personnel et j’aurai peut-être à vous demander vos sources.
Comment erre sophie — 20/01/2007 @ 6:22 pm
Voilà, merci pour la référence, Groucho, j’ai fouiné un bon moment chez Kalima (avec le moteur de recherche, c’était extra), y a de quoi lire avec intérêt, dont cet article traitant de la Réforme de la Moudawana au Maroc (changement du statut de la femme en consacrant le principe d’égalité entre l’homme et la femme - évoqué par JB + loin), ou celui à propos d’un livre racontant à quoi ressemble Bagdad vu du dedans, Lettre à une amie irakienne disparue - la préface de Florence Aubenas suscite une envie furieuse de le lire. J’ai également noté que le site était bloqué en Tunisie…? Dommage pour les Tunisiens; risqué pour ceux qui y publient?
L’article de Samir Amin fait un bel écho à celui de JR Milot, en plus d’ajouter à son analyse. Et moi qui discutais de l’État islamique dans mon com de 4:16 pm y trouve une très bonne discussion quant à l’instrumentalisation de l’islam à ses propres fins sous le couvert politique, phénomène non étranger aux autres religions, comme on sait trop bien…
L’un de mes profs du mineur en études arabes a cité Samir Amin a plusieurs reprises, et j’essaie de me souvenir de quoi retournait un schéma dont il avait été question, mais mon souvenir est trop vague.
Cet entretien que vous avez mis en lien, Groucho, avec A. Meddeb, je l’avais lu lors de l’affaire Redeker, traitée chez Passou, et si je me souviens bien, le premier des deux articles de Meddeb que j’avais retenus pour ce travail était soit un condensé, un extrait ou une préparation de son livre La maladie de l’islam (l’une des nombreuses lectures à faire qui soit inscrite sur ma liste). Enfin, à compter de la mi-février je pourrai recommencer à écouter France Culture et l’émission de Meddeb, et ça, ça me réjouit!
Voyant le traitement que Le Point a fait du dossier, tel que le rapportent les extraits du Journal Hebdo cité par vous, Jean-Balthazar, on conclut que Le Point n’est pas une référence très sûre… Enfin, une femme avertie en vaut deux! Et cette citation de Samuel XVIII… douloureuse, et la femme, objet qu’on peut acheter : si tout ça était choses du passé au moins, mais y a encore de pareilles barbaries qui se pratiquent, quoiqu’en disent certains qui prétendent le contraire…
Comment erre Marie Danielle — 21/01/2007 @ 4:14 am
Marie-Danielle, la citation biblique est aussi notable par le fait qu’on y voit honorées la politique et la violence… Quant à la nature de la “dot”, elle se passe de commentaire.
Mais, bon, on ne saurait ramener le judaïsme à cette seule dimension. Ce serait criminel. C’est pourtant ce que font certains de l’islam.
Un point que je voudrais souligner, que l’on trouve sous la plume de Milot et de Amin : ce que “l’islam politique” préconise, ce n’est absolument pas un “retour au passé”, ou une “lecture passéïste” de la Sharia.
Meddeb, lui, le rappelle : // l’intégrisme qui constitue une déviance par rapport à la tradition //.
On trouvera toujours une tendance “littéraliste” et obtuse dans l’histoire de la civilisation musulmane, mais elle n’a jamais fait le consensus. Tout au plus, parfois, certains pouvoirs y cédèrent (comme les Almohades), mais on les voit très critiqués par les chroniqueurs postérieurs. Voire par certains de leurs contemporains.
L’analyse (marxisante) de Amin est intéressante en ce qu’elle fait ressortir, en effet, des points d’importance largements occultés en général : notamment la collusion du fondamentalisme protestanto-capitaliste (si on me permet l’expression) et du fondamentalisme musulmano-capitaliste.
Les deux partageant la même défense de l’ordre moral. Finalement, on pourrait parler de fondamentalisme capitaliste, ça aurait le mérite d’être plus clair…
Toutefois, je remarque aussi que dans son instrumentalisation des thèmes religieux, le fondamentalisme musulman emprunte très largement aux discours et méthodes de l’ultra-gauche (et des totalitarismes communisants, comme celui de Corée du Nord, par ex.). Il n’est qu’à lire leurs langues de bois pour y retrouver ce terrible arrière-goût de cendres et de sang, si caractéristique.
En fait, un point qui me frappe toujours, c’est que la tradition musulmane n’a jamais été centralisée. Il existait un pouvoir politique, bien sûr, mais il n’était central que d’une façon symbolique. Chaque région a pu et su garder ses spécificités culturelles (pour le meilleur, comme pour le pire : la continuation de la pratique de l’excision, par ex., dans certaines endroits, est le fruit amer de cette liberté).
La grande nouveauté de l’activisme fondamentaliste est une volonté de rationnaliser le dogme et la pratique religieuse. Et il n’y a pas à chercher beaucoup pour comprendre où les Mawdudi, et autres al-Banna ont trouvé cette idée d’un jacobinisme à appliquer à l’islam… (Je peux encore comprendre que ces deux-là pensaient bien faire, mais ils ont ouvert la voie à Qutb et touts les autres).
C’est cet lecture jacobine qui va constituer une première version du salafisme (d’avant Qutb, donc) qui s’allia très naturellement aux nationalismes indépendantistes, détruisant, en fait, la tradition.
J’ai l’habitude de dire que (à part peut-être au Liban) les pouvoirs en place dans le monde arabes, qu’ils soient “libéraux” ou “socialistes” devraient être appelés national-salafistes.
En réalité, et peu, sauf Meddeb, s’en souviennent maintenant, la Sharia en tant que corpus législatif est une construction humaine, faite autour des différentes lectures des données de la Révélation (quelle que soit la définition que l’on donnera à la Révélation, bien sûr ;^). Le fondamentalisme le nie, et nos médias occidentaux accréditent cette négation, car cela arrange et conforte des préjugés qui se perpétuent depuis la Reconquista jusqu’à la croisade bushiste, en passant par le colonialisme.
Ces préjugés ont besoin du fondamentalisme pour s’entretenir, et le fondamentalisme a besoin de retrouver ses conceptions diffusées sur les grands médias planétaires pour s’alimenter en chair à plastic. Qui, à son tour, nourrit les marchands de canons…
Ça ne rend pas très optimiste.
Comment erre Jean-Balthazar — 21/01/2007 @ 7:44 am
MD, vous débloquerez mon dernier com qui se trouve, semble-t-il, dans les limbes de la modération de votre robot ?
Comment erre Jean-Balthazar — 21/01/2007 @ 7:47 am
Cher Jean-Balthazar,je voudrais bien parvenir à maîtriser tous ces éléments que vous relevez dans votre démonstration afin de neutraliser les faussetés que nous servent couramment ceux qui nous manipulent en instrumentalisant [et pas seulement elle] la religion… À vous lire, je constate à nouveau le rapport entre le savoir et la liberté qu’il permet (ma préoccupation étant souvent celle de faire circuler de l’info essentielle, je sais qu’il faut d’abord soi-même bien posséder son sujet afin de pouvoir le “vulgariser” sans simplificier à outrance).
C’est rare que vous terminez sur une note pessimiste, mais je ne vous en fais pas le reproche, comprenez-moi bien. Non, non, je mesure l’ampleur de la tâche; d’ailleurs, le reportage de la SRC sur les sables bitumineux suscite en moi pareil constat. Mais on se retrousse les manches, on crache dans nos mains, et on repart avec notre trieuse [parler de la hache évoquerait trop la guerre ici, ce que les bûcherons d’avant les “grosses machines” ne faisaient pas]!
Comment erre Marie Danielle — 21/01/2007 @ 1:34 pm
oh là là !! Jean-Balthazar, moi je peux plus suivre, c’est trop d’un seul coup et en plus trop calé ,pour la profane en la matière, que je suis. C’est un sujet tellement vaste que je suis en admiration devant votre savoir et celui de Groucho et peut-être plus admirative encore devant le travail ENORME accompli par Maridan. Cette somme de connaissances me laisse rêveuse mais en même temps m’aiguillonne et comme j’ai horreur d’être “à la traîne” lorque je m’interesse, je vais moi aussi m’atteler à faire des recherches pour en savoir plus, mais je continue quand même à compter sur vous…
Groucho : J’ai été bercée par les chansons de Habiba M’sika , celles de Farid Al Atrach, M.Abdelwahad, Fairuz et bien sûr Oum Kalthoum. Il m’arrive toujours, surtout dans des moments de bluz de les écouter…. Quant à la cuisine, j’avoue que je sais faire mais que , hélas, le temps me manque. Ceci dit, je suis encore assez souvent en déplacement sur la Tunisie ou le Maroc, alors j’en profite….
Comment erre sophie — 23/01/2007 @ 12:39 pm
Sophie, il est vrai que j’ai pris pas mal sur mon temps pour me renseigner, et je tente ici de résumer les quelques idées que je dégage à la fois de mes lectures et de ma petite expérience personnelle (il me semble important de toujours croiser les deux…).
Pour faire plus simple, je suis partis d’un constat qui me crève les yeux : tous les intégristes partagent une psychologie similaire : j’en ai (bien) connu des cathos, j’en ai croisé des musulmans, et j’en vois à la télé des protestants (ainsi que des ultra-sionistes). Les ressemblances sont plus que frappantes : prenez l’exemple de ce qu’ils disent tous des femmes —et du sexe—, par ex.
Après, les circonstances historiques de leur montées en puissance varient, forcément. Et nous connaissons mieux l’histoire de chez nous que celle de chez les autres. C’est sur cette ignorance que les psychorigides va-t-en-guerres jouent, parfois avec une dextérité confondante.
Mais, en tous cas, je me méfie tout autant de ceux qui réduisent l’islam à Ben Laden et/ou au Wahabisme, que de ceux qui réduisent le christianisme aux born again bushistes ou le judaïsme au sionisme (et qui se trouvent être les mêmes, comme par hasard).
Notez ensuite que ce sont encore eux qui fabriquent, achètent et utilisent les armes (on les retrouve tous les trois, copains comme cochons, soudainement, au conseil d’administration du Carlyle Group), et vous comprendrez que même s’il y a des barbus en Egypte, Mohammed Abdelwahad avait une âme, autant que Franz Liszt ou Mahler.
Mais ce qui se joue sous nos yeux, c’est que ces intégristes arrivent à faire avaler leurs stupidités mortifères à un grand nombres d’agnostiques, d’athées et de libre-penseurs qui en viennent à croire que leur “culture” (??!!) est mise en danger…
Ce n’est même plus de l’imposture, c’est du hold-up mental. Chez “nous”, comme chez “eux”.
Considérez que l’on voit des défenseurs acharnés de la laïcité se ranger sous la bannière d’un born again !!! (ou, au Sud, d’un barbu saoudien, toujours par solidarité “culturelle”), et vous pourrez peut-être vous apercevoir que la “ligne de front” n’est pas en Irak, mais en nos capitales, dans nos villages et nos campagnes, où nous sommes en train de nous livrer pieds et poings liés aux pires de nos extrémistes respectifs.
Nous en sommes arrivés à considérer que les Droits de l’Homme et les Conventions de Genève puissent être discutés. Et à se faire traiter, au choix, d’anti-américain primaire, d’idiot utile ou de (crypto) terroriste quand on tirait la sonnette d’alarme.
Il me semble donc que l’heure est grave. Globalement grave.
En revanche, je n’ai pas baguette magique.
(Ceci-dit, étant entendu que toute activisme terroriste est à traiter comme il se doit —et dans le respect des droits humains— par les force de l’ordre, que l’on soit bien clair !)
Comment erre Jean-Balthazar — 24/01/2007 @ 12:32 pm
Une baguette magique, quand même, c’est d’arrêter de tout politiser, y compris chez les athées. Ceux-ci font semblant de croire qu’on voue un culte à des dieux par stratégie politique, alors même qu’ils peuvent honnêtement reconnaître qu’il n’y a pas de volonté de puissance, de pouvoir ou d’argent dans le sentiment d’admiration face à un symbole. Qu’ils estiment ce sentiment ridicule, c’est possible. Mais la liberté, à cet égard, est un principe fondamental. Mépriser ou adorer un symbole appartient au droit de chacun et ne cache en rien des ambitions personnelles pouvant nuire à autrui, ayant trait au pouvoir ou à l’argent.
J’ai fait sur mon blog un article qui défendait l’idée qu’on peut s’intéresser au judaïsme (ou à une autre religion, en fait) de manière tout à fait libre, et que cela permettrait ensuite de mieux comprendre son prochain et d’entretenir des sentiments fraternels avec les gens. Un commentaire a estimé que s’intéresser au judaïsme ou à une autre religion, c’était nuire à l’ordre public. Mais moi, je ne veux pas d’un régime à la chinoise : si ma liberté est mise en jeu, je ne veux pas me plier à la puissance temporelle. J’estime avoir le droit de m’intéresser aux religions, à avoir du plaisir à le faire. (Ou, du reste, de regarder un film de science-fiction, tel “Matrix” !)
Au bout du compte, ce qui nuit, c’est qu’on se croie obligé d’opposer la politique et la religion, ou alors de les confondre. Mais elles peuvent marcher l’une à côté de l’autre ; la politique est là pour protéger les gens qui veulent pratiquer une religion, et la religion est là pour nourrir culturellement une humanité qui ensuite doit prendre des décisions politiques. Tout le monde sait très bien que la charité regardée comme une obligation est issue de la tradition judéochrétienne. On n’interdit pas pour autant les partis qui prônent cette obligation ! C’est complètement ridicule.
Il faut mettre fin au matérialisme obligatoire, et puis voilà. Les doctrines imposées sont toutes grotesques : c’est dans leur nature.
Comment erre Ramiel — 24/01/2007 @ 2:24 pm
Une bien jolie conclusion, Ramiel.
Comment erre Jean-Balthazar — 24/01/2007 @ 3:54 pm
Ramiel, voudriez-vous nous fournir le lien à propos de l’article que vous mentionnez? Je vous invite d’ailleurs à ne pas être gêné de le faire à l’avenir, vos réflexions méritent d’être diffusées. Ou alors, nous en donner le titre, afin de le chercher soi-même?
À tous, je suis à la course aujourd’hui, diverses choses à régler en plus d’aller chercher mon nouvel ordi, alors ce soir, retour sur les commentaires. Désolée d’être peu présente ces jours-ci, mais vos commentaires demandent de ne pas être lus et répondus à la va-vite; à très bientôt, donc!
Comment erre Marie Danielle — 25/01/2007 @ 12:04 pm
Je n’arrive pas à isoler l’article : il doit y avoir un problème sur le blog. Son nom est “Combattre l’antisémitisme”.
Comment erre Ramiel — 25/01/2007 @ 1:48 pm
Voilà, j’ai réussi à isoler l’article et l’adresse est celle-ci : Combattre l’antisémitisme”.
Comment erre Ramiel — 26/01/2007 @ 9:02 am
J’ose à peine me permettre d’ajouter quelques mots à la belle intervention de Ramiel . J’y vais quand même.
Il y a bien conflit, mais point entre les civilisations, ni entre les religions, ni entre les croyants et les athées. Le vrai conflit dont dépend le sort de notre planète, c’est celui qui oppose les esprits libres et tolérants, qu’ils croient ou non en Dieu, aux esprits dogmatiques et fanatisés, que ce soit par une religion ou une idéologie. La frontière n’est donc pas métaphysique mais politique. Non religieuse mais morale. Encore faut-il qu’il y ait une politique, encore faut-il qu’il y ait une morale.
En tous cas merci à tous de m’avoir permis de cerner ce problème - Sans ces discussions et ces éclairages, il pourrait être facile de s’enferrer dans le prétendu “conflit des civilisations”….
Comment erre sophie — 28/01/2007 @ 6:52 pm
Retour sur les commentaires (finalement!) :
Vous relevez justement, JB, cette tendance “littéraliste”, et je retiens également cette redénomination en un “fondamentalisme capitaliste” pour ces deux fondamentalismes, le “protestanto-capitaliste” et le “musulmano-capitaliste”. En même temps, on se rend souvent compte que, pour les déjouer, il faut aller chercher dans leur Livre saint les versets ou sourates qui contredisent l’utilisation qu’ils en font. Du gros boulot. Ce qui me fait penser à la préface (à part celle de T.S. El)iot de Carl Prézeau à une édition particulière de L’enracinement de Simone Weil que j’ai sous la main ces jours-ci : «Gouverner un pays comme les États-Unis ou même la France d’aujourd’hui ne requiert-il pas d’avoir lu la Bible, le Coran et la Bhagavad-Gita, la Conspiration du Verseau, etc. Non pas pour en devenir des adeptes, mais pour comprendre ce qui sert aux gens à négocier les vicissitudes de la vie?» …on se demande si ça peut encore se trouver, une telle étoffe de chef d’État, et le Cas-Nada en aurait fort besoin lui itou.
Quant à “ce point qui me frappe toujours, c’est que la tradition musulmane n’a jamais été centralisée”, vous me faites penser à Marchenoir cette fois, qui craint la montée islamique, sinon islamiste, en Occident; car, comme vous le dites, un “panislamisme” est improbable alors qu’il n’y a pas d’équivalent, dans l’islam, de l’Église et du Vatican. Et l’histoire a montré que le mouvement du panarabisme n’avait pu trouver d’assises suffisantes pour opérer le rassemblement des Arabes et des Musulmans, n’est-ce pas.
Enfin, notez JB que des bribes de notions apprises à l’adversité me reviennent ici et là, et qu’à vous lire je mesure l’ampleur de la tâche et de mon ignorance, mais me réjouis d’apprendre de vous (sans tout absorber, big job, comme le dirait Sophie
) sur ce plan-là, c’est très stimulant. Il en va tout autant de la sorte avec vous Ramiel, avec vos réflexions élaborées mais offertes avec une simplicité (dans la plus belle acception du terme) confondante, quoiqu empreinte d’une grande hauteur d’esprit qui a ses exigences… Bref, je l’ai dit en d’autres termes à Sophie, mais je me sens choyée par toutes vos présences ici, Groucho également, qui ne se montre pas d’une constante loquacité mais dont les interventions personnelles se sont toujours avérées précieuses (au fait, Groucho, où en sont les démarches pour le stage en immersion de votre fille?).
Ramiel, ayant entendu le philosophe Georges Leroux cette semaine, à propos du nouveau programme d’enseignement religieux, je suis portée à croire que ça aurait tout pour vous plaire. Mais peut-être en avez-vous eu vent déjà? J’essaierai de trouver des articles sur ce sujet demain. En gros, il a été décidé d’offrir un cours d’introduction aux diverses religions existantes et qu’il relèverait de chaque culte de donner l’éducation religieuse souhaitée par ses représentants et la famille. C’était très intéressant de prendre connaissance de tous les enjeux que ces changements soulevaient; il y a eu une tribune ouverte avec des interventions assez remarquables. Je vous en recause, et je n’oublie pas la discussion amorcée sur une autre note.
Bon matin, pour vous tous. Morphée m’attend pour bientôt…
Comment erre Marie Danielle — 29/01/2007 @ 12:39 am
Marie Danielle, comme je l’explique sur mon blog en réponse à une intervention de Jean-Balthazar, en France, l’enseignement des religions, en français et en histoire, notamment, est déjà un point obligatoire du programme. Mais beaucoup de professeurs prétextent la laïcité pour ne pas le traiter. Car vous savez, on parle beaucoup de l’indiscipline des élèves, mais leurs professeurs ne leur donnent pas fréquemment le meilleur des exemples, à cet égard. Du reste, les élèves, pour ne pas obéir, ont eux aussi mille excuses qu’ils trouvent valables et qui généralement sont vides de sens et de réflexion préalable. Mais ce n’est pas forcément de la faute de leurs parents.
Bref, des textes religieux, en français, j’en fais bien étudier, et c’est plutôt amusant et intéressant. Personne n’est obligé de croire au contenu.
Sinon, le centralisme et le capitalisme sont des questions purement politiques, ayant trait à l’organisation du corps social, et il n’est pas normal que les religions soient placées dans ce débat par les politiques eux-mêmes. D’ailleurs, le cenhtralisme et le capitalisme sont des choix d’une population donnée, et si cette population a envie d’en faire un autre, c’est son droit le plus absolu. Que cela vienne de la conversion à l’Islam ou des influences de la planète Mars, cela n’a aucune espèce d’importance, en droit. Ceux qui se disent démocrates et qui essayent d’empêcher les gens d’adopter une opinion différente de la leur en les privant de la possibilité de comparer différentes opinions entre elles, que faut-il en penser ? Le centralisme est un choix qui peut toujours être remis en question : le peuple est libre et souverain, et les générations n’ont pas vocation à répéter à l’infini les mêmes doctrines ; le peuple n’a pas vocation à rester éternellement identique à lui-même ! Sinon, du reste, quelle évolution serait possible ?
Comment erre Ramiel — 29/01/2007 @ 2:25 am
Sinon, bien sûr, je vous remercie de vos compliments, qui sont très exagérés.
Comment erre Ramiel — 29/01/2007 @ 2:26 am
Ramiel, je vais faire une chose que je fais rarement : vous laisser le dernier mot.
Je le reconnais : je suis très très trrrrrès flagorneuse.
Dwarff dwarff!
Comment erre Marie Danielle — 29/01/2007 @ 9:02 pm
Dwarf, dwarf ? Yellow dwarf ? Red dwarf ?
Vigny parlait des démons bleus, qui étaient des lutins dans son crâne. Ce sont les blue dwarfs (ou dwarves, pour parler comme Tolkien).
Bon, à bientôt, Marie Danielle, pour un nouveau sujet !
Comment erre Ramiel — 30/01/2007 @ 2:02 am