12/01/2007 6:52 pm
Entre prophétisme et désespoir
«Ceux qui ont installé l’éternel compensateur comme finalité triomphale du temporel n’étaient que des geôliers de passage. Ils n’avaient pas surpris la nature tragique, intervallaire, saccageuse, comme en suspens, des humains.»
Il se plaît à tailler ses pensées dans le marbre. On peut y déceler tour à tour une infinie sagesse, une lucidité ravageuse, une fureur sans nom. Elles se dressent sur un fond de pessimisme grandissant, reprennent le fil d’une rumination sans fin sur la décadence de l’Occident qu’il évoque volontiers devant ses amis : «Ce n’est plus une chute, c’est une universelle dégringolade à pic. Il n’y a plus de mât pour soutenir le cirque où nous tournons comme des bêtes. Tous les pouvoirs “démocratiques” perdent de jour en jour leur autorité au profit d’énormes masses finalement mieux organisées qu’on ne pense, et qui préparent leurs invasions.»
Entre prophétisme et désespoir, René Char oscille. Comme toujours. Et, comme toujours, il entend laisser finalement place à l’espoir :
«La liberté se trouve dans le cœur de celui qui n’a cessé de la vouloir, de la rêver, l’a obtenue contre le crime.»
Extrait de :
Laurent Greilsamer, L’éclair au front : la vie de René Char, Fayard, Paris, 2004. 604 pages.




J’ai un ami tunisien, que j’ai aidé une fois à obtenir ses papiers, qui parlant d’éspoir m’a dit un jour: “le seul Espoir que je connais est un bâteau qui fait la navette entre Tunis et Marseille”.
Comment erre J.J. Groucho — 13/01/2007 @ 2:12 am
j’aime infiniment Char dont nous imposions les textes avec ceux de Michaud, aux veillées au coin de notre feu, aux gens du hameau et à la bourgeoisie limougeote qui venait par snobisme - mais il ne règle pas mon désarroi politique de l’heure, puisque je ne suis ni ma liberté en cause
Comment erre brigetoun — 13/01/2007 @ 5:35 am
Si Ferré disait que la poésie était dans la rue, Groucho, on peut également dire qu’elle est en mer, selon l’Espoir de ton ami, belle illustration que la poésie habite le cœur de l’homme comme une nécessité…
De ce que j’apprends dans cette biographie, Brigitte, Char n’avait guère l’esprit partisan, mais des convictions qui ne se classaient pas du côté du pouvoir et, en cela, peut-être que ton désarroi n’en est pas si éloigné?
Comment erre Marie Danielle — 13/01/2007 @ 10:59 am
Toujours à citer Char, chère Marie-Danielle ? Cela dit, cette citation est objectivement intéressante. Elle me rappelle surtout la pensée de Jean Rostand. Or, cela peut s’avérer inquiétant, car Rostand a écrit un jour qu’il faudrait tôt ou tard vacciner les êtres humains contre l’imagination qui les pourvoyait d’illusions diverses.
Néanmoins, cela me paraît un peu étrange, si on regarde de très haut. Est-ce que la décadence de l’Occident est celle de l’humanité tout entière ? J’ose dire que je ne le crois pas vraiment. L’Occident même a eu ses hauts et ses bas. Il n’a pas fait que descendre depuis l’exil du paradis terrestre. Entre la dissolution de l’Empire romain et la formation des nations modernes, on a bien vu un réel progrès advenir : plus de justice, plus d’intelligence, et ainsi de suite.
L’Evolution se fait par sauts, et non de façon linéaire. Dire que toute l’humanité est vouée à la destruction absolue parce que la civilisation européenne est en déclin me paraît bien excessif.
Comment erre Ramiel — 15/01/2007 @ 6:56 am
Toujours du plaisir à lire (Char, Marie-Danielle et) Ramiel.
On pourrait aussi poser la question autrement. (Et permuter les variables d’une équation n’est pas que simple jeu sémantique, on le sait : la poésie nous le dit.)
Ne serait-ce pas plutôt qu’il nous faudrait la geôle de “la nature tragique, intervallaire, saccageuse, comme en suspens, des humains” pour conquérir —mais gracieusement, alors, très gracieusement— “l’éternel compensateur”, c’est-à-dire… la liberté du cœur ?
Comment erre Jean-Balthazar — 15/01/2007 @ 7:20 am
Oui, c’est un peu mystique, Jean-Balthazar : c’est le passage par le feu ; ensuite, dans le carbone, la chaleur a créé un diamant. Mais il reste la triste réalité (telle qu’on la conçoit en Occident) que les élans du coeur n’ont pas de suite, et que les résultats sensibles sont que le coeur se corrompt aussi bien que le reste : la pure aspiration paraît se perdre dans le néant.
En fait, il s’agit de contester la réalité telle qu’on la conçoit en Occident, ou alors, de reconnaître que Char a raison : ce qu’il dit est assez logique, si on observe les choses depuis l’oeil de chair.
Merci, sinon, du bon accueil !
Comment erre Ramiel — 15/01/2007 @ 11:42 am
Il s’agirait alors d’ouvrir l’œil, mais le bon ?
Après tout, qui nous dit que le diamant n’est pas, lui, heureux de voir que que le feu reste allumé pour le carbone à venir, et tous les autres joyaux qui formeront rivière, de diamants ?
Bon, on sera d’accord pour dire que depuis quelque temps, on a quand même une petit problème de thermostat, globalement…
Bien sûr.
Mais la poésie, n’est-ce pas ?
Comment erre Jean-Balthazar — 15/01/2007 @ 3:34 pm
Oui, c’est peut-être le problème. Venant de Jean Rostand, l’idée que la destinée humaine, c’est l’éphémère et le passager, cela n’a rien de surprenant : c’était un scientifique, et il usait de son intellect avant tout. Or, si on raisonne froidement, la vie n’est qu’une brève étincelle dans un noir océan, et ainsi de suite.
Mais venant d’un poète, c’est plutôt bizarre. C’est pour moi comme une capitulation. Le poète a fini par accepter de penser comme les scientifiques. Il continue d’exprimer ses sentiments, mais c’est avec le même point de vue que celui chez qui domine l’esprit de prose.
Or, je ne suis pas persuadé qu’un sentiment exprimé suffise à faire un poème. Si on regarde les choses non depuis le cerveau, mais depuis le coeur, des vérités complètement différentes de celles d’un Jean Rostand peuvent apparaître.
Sans dire ce qui est vrai absolument, pensons à une chose simple : celui qui vit intensément l’instant présent, pense-t-il à l’avenir ? Sait-il même qu’il y en a un ? Non : il vit dans un éternel présent.
Pour se rappeler que le présent doit prendre fin, qu’il y a une mort, il doit forcément user de son intellect d’une manière froide : il compare sa vie avec celle des autres, en tire un jugement au sein de son cerveau. Même la naissance est un moment qu’on a complètement oublié, et dont on ne saurait rien, si on ne raisonnait pas en fonction de ce que disent les autres, ou de ce qu’on observe.
Maintenant, le point de vue du poète est-il faux ? Y a-t-il vraiment un avenir et un passé ? Saint Augustin disait que non : que le passé n’était que le présent de la mémoire, l’avenir le présent de l’attente. Ce sont des catégories de l’âme ; ils n’ont pas d’existence objective. Cette vérité, seul un poète pouvait pleinement l’appréhender.
Mais Char le fait-il ? Je n’en ai pas l’impression. Il s’inquiète de l’avenir non comme le ferait un poète, mais plutôt comme le ferait un philosophe, à mon avis.
C’est globalement ce que je reproche à la poésie contemporaine, en particulier à Char : c’est une poésie de philosophes plus qu’une poésie de poètes. Elle a peut-être gagné en intelligence, de cette façon, mais elle a perdu en spécificité. Or, je lis Jean Rostand. Et les sentiments que je peux en tirer sont les miens et me regardent. Je ne crois pas que ceux des autres soient tellement importants. Je crois que la poésie est un regard intérieur, mais que si la paupière reste fermée, le poète n’a pas grand-chose à dire, en fait.
Comment erre Ramiel — 16/01/2007 @ 1:33 am
Il est vrai, Ramiel, que Char fait ici plus de la philosophie politique que de la poésie.
“Il n’y a plus de mât pour soutenir le cirque où nous tournons comme des bêtes.” pourrait référer à la perte d’une vision, disons, alchimique, pour rester dans votre exemple. À la fermeture de cet œil qui ne serait pas de chair… D’où, en effet, le silence assourdissant de la poésie contemporaine. (À trop fermer les yeux, on en devient sourd, héhé !)
Comment erre Jean-Balthazar — 16/01/2007 @ 5:04 am
Ou muet !
Mais sérieusement, dire qu’il n’y a plus de mât, c’est reconnaître qu’on n’a rien à dire : car le poète est justement censé pouvoir en tailler un dans le bois le plus pur, s’il le veut ! Dire que s’il n’y parvient pas, c’est parce que les autres n’en ont pas fait un, c’est un peu bizarre. Si le poète n’est là que pour faire la publicité des mâts taillés par les autres, cela ne va en fait pas très loin. D’ailleurs, qui va s’en charger ?
Sinon, les mâts, ça s’use, car c’est fait en matière périssable. Si Char s’était imaginé que ceux qui existaient déjà étaient faits pour durer éternellement, je crois qu’il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. De temps en temps, il faut en refaire de nouveaux. C’est aux poètes de s’en charger. S’ils n’y arrivent pas, c’est leur problème !
Enfin, je ne voudrais pas dire, mais j’aime bien parler de François de Sales ; or, on a dit qu’il avait refondé le catholicisme en Savoie. Et de fait, Rome n’a pas eu qu’un seul fondateur ; il y a eu aussi des refondateurs de la Cité, qui finalement lui ont fait prendre un pli nouveau. Ainsi va le monde ! Après Remus et Romulus, saint Pierre, après saint Pierre, Garibaldi, et puis voilà !
Comment erre Ramiel — 16/01/2007 @ 12:30 pm
Les dieux m’ont en bonne grâce, voilà qu’ils m’ont offert un secrétaire, et pas n’importe lequel! Flatun, je vous remercie d’avoir fait si bon accueil à Ramiel en mon absence.
Au sujet de cet extrait de la bio de Greilsamer, je n’irais pas jusqu’à dire comme vous, Ramiel, que Char ne propose rien, toute son œuvre montre le contraire, à mon avis. Lorsqu’il dit qu’”Il n’y a plus de mât”, je l’entends comme un constat sur la condition du monde où plus rien ne semble le rallier, ce qu’il déplorait, mais Char lui-même paraît avoir, au cours de sa vie, agi en fonction de ce qu’il avait établi comme phare et il l’a “proposé” dans ses écrits, mais ne l’a pas établi en système politique. Et qu’il parle de dégringolade universelle n’équivaut pas à dire qu’il parle de la fin DU monde, de la fin D’UN monde me semblerait plus juste; on peut sans trop de difficulté supposer que l’impact qu’aura(it) la chute de l’Occident changerait la face du monde en son entier, non?
Maintenant, on dirait presque que vous insinuez que Char considérait qu’après lui, ce serait le déluge… Son égo allait-il jusque là, je n’ai rien lu qui me le fasse conclure.
Comment erre Marie Danielle — 16/01/2007 @ 3:38 pm
La poésie : “Arme de défense contre la vie ordinaire”, disait Mallarmé.
A l’inverse de Rostand, dont je ne conteste pas les dons exceptionnels et la riche imagination, malheureusement parfois gâtés par un excès d’esprit, René Char était poète et ne voulait être que poète, avec ce que cette vocation comporte de promesses et de douleurs. Son langage souvent énigmatique, émaillé d’aphorismes obscurs, se veut une incantation, parfaitement conforme à la tradition poétique puisque en latin CARMEN désignait indifféremment le poème et l’incantation magique.
Pour ma part, je ne dirais pas que la poésie de Char est une poésie de philosophes mais que sa poésie est plutôt surréaliste. Char admettait d’ailleurs volontiers “que s’il avait été poète au temps du romantisme il aurait été poète romantique”.
La citation de Char est limpide et belle et conforte ma position quant à la liberté
elle ne se donne pas, elle se prend - c’est le rêve de tout être humain -
pour finir: ce vers de YEATS, poète irlandais que je trouve tellement beau (le vers, pas le poète) ” Marche doucement car tu marches sur mes rêves”
( a lire d’une voix douce pour ne pas me réveiller…..) Me suis pas encore remise de 7 H de décallage horaire, dur, dur…..
Salut à tous et très bonne année.
Comment erre sophie — 16/01/2007 @ 5:41 pm
Maridan : Ramiel a pu penser que Char s’était instauré en tribunal de l’histoire….
Comment erre sophie — 16/01/2007 @ 5:59 pm
C’est assez fascinant, cette question de vocation, Sophie. Il faut vraiment avoir pu évoluer dans un milieu où cette perspective existe et avoir le sentiment qu’on peut être ou devenir cela, pour le choisir. Sur un forum québécois consacré à la poésie, cette question a déjà été discutée où on m’a semblé conclure que c’était les autres qui vous reconnaissaient en tant que poète avant que vous puissiez vous déclarer tel. Peut-être est-ce là encore une différence liée à la grosseur du bassin démographique francophone entre la France et le Québec, et une tradition poétique moins profonde - en particulier parce que plus récente - ici? En tout cas, dans ma Gaspésie d’il y a 40 ans, je n’ai vu personne manifester tel souhait, ni entendu quiconque évoquer cette éventualité.
Selon la biographie de Greilsamer, René Char se serait détaché du mouvement surréaliste au bout de quelques années et ne paraît plus s’identifier encore à eux par la suite, sauf pour cette espèce de retour tardif - du moins dans la reconnaissance de la source initiale (voire initiatique) à laquelle il avait bu - effectué dans le dernier quart de sa vie (si j’ai tout bien suivi et compris, mais il y a bien quelques pages où il est dit qu’il importe à RC de ne pas être fiché définitivement en tant que surréaliste).
Hier soir, j’ai écouté Affinités électives de Francesca Isidori, qui recevait Jacques Dupin qui a évoqué RC qu’il a fréquenté une bonne trentaine d’années. L’entendre confirmait la parole du poète Jean Todrani (aussi sur France Culture, il y a 2 ou 3 ans) parlant de cette “nécessité à trouver dans le langage “la forme polyèdre” pour dire les choses, difficulté qui rend la parole courante difficile au poète”. Ou peut-être serait-il plus juste de dire qu’il s’est refusé d’expliquer ses poèmes, cette parole-là devant se dire de la sorte et guère autrement, mais c’était également ravissant de voir qu’il se dérobait souvent aux question de FI, en fait, c’était l’exercice de la liberté donné à entendre de même que la manifestation d’une justesse de la parole qui ne se livre pas à qui le veut de n’importe quelle manière et qui ne se compromet pas dans l’exhibitionnisme à tout vent. Bon, je peine un peu à nommer précisément l’impression laissée, mais je crois que ça illustrait bien le “verbe fait chair”, un peu comme si les mots l’avaient construit, ou qu’il s’est construit avec les mots, mais avec cette clarté du verbe comme chez RC qui fait que, peu importe les questions ou les commentaires, sa parole ne pouvait être travestie. Je ne suis pas à dire que c’était l’intention de FI, pas du tout, mais si on veut échanger, on doit bien tenter des ballons d’essai, proposer ou questionner, mais Jacques Dupin se révélait tout en restant insaisissable. Bref, beau moment d’écoute. Ah! et on a eu droit à un extrait de RC lisant l’un de ses poèmes, et ma foi, cette belle voix grave correspondait exactement au type d’homme dont Greilsamer a fait le portrait.
Il me faudra relire ces bios de Staël et Char, tout en continuant à fréquenter leurs œuvres, Giacometti est une autre figure qui m’intéresse, mais j’aimerais bien découvrir une poétesse dont la parole me passionnerait. Si quelqu’un a des suggestions? Vrai qu’il faudrait que je [re]pense à Hélène Dorion et à Paul Bélanger, de ce côté-ci, mais de grande poétesse parmi les grandes?? Je connais un peu Marina Tsvetaïeva, mais ça n’a pas “collé”… Sinon, Camille Claudel et Simone Weil demeurent des continents à explorer mais, en poésie??
Comment erre Marie Danielle — 16/01/2007 @ 11:08 pm
il y a ramiel de saint-génys et ses célèbres “aphorismes ésotériques”, qui sont, somme toute, de la poésie ! mais de la poésie philosophique, bien sûr ! en fait, elle s’affiche explicitement comme telle, un peu comme les “maximes” de la rochefoucauld ;
(désolé pour les majuscules et les points : j’ai des soucis avec mon ordinateur;)
char m’a paru plus apocalyptique et plus désespéré que votre atténuation m’en donne l’impression, marie-danielle ; vous essayez de le défendre ! pour ce que proposait sa poésie, j’ai lu quelques poèmes, et ai entendu tout un engistrement de poèmes dits par lui-même, et j’ai trouvé cela joli, mais je n’ai pas été convaincu, car il me semblait qu’il s’exprimait souvent d’une manière trop générale ; la divinité, ou ce qui en tenait lieu, était chez lui surtout une idée ; or, je crois que c’est justement parce qu’elle n’est plus qu’une idée qu’elle ne sert plus de mât aux consciences : c’est une idée comme une autre, qui ne correspond pas forcément à quelque chose ! pour qu’une idée ait prise sur les esprits, il faut qu’on ait le sentiment qu’elle renvoie à une réalité à laquelle on peut être individuellement confronté ; en tout cas, c’est ce que je crois !
Comment erre Ramiel — 17/01/2007 @ 4:35 am
Ici, Ramiel, nous entrons dans la question du goût (et je choisis ce mot très consciemment, dhawk, en arabe, le goût, distingue l’expérience vécue du savoir platement discursif).
Or cette expérience est, bien sûr, traduite en maintes poésies, dont certaines —millénaires— sont toujours chantées quotidiennement. Elles traduisent, donc, différentes expériences : certaines éminemment volitives (je n’aime pas le mot sentimental, dans ce cas précis), ou “émotionnelles”, d’autres peuvent paraître plus “intellectuelles”.
Mais à bien s’en approcher, à bien les écouter, voire, parfois, à bien les danser, on s’aperçoit que cette classification, pour commode et évidente qu’elle semble au départ, ne repose, au final, que sur pas grand chose. Sinon l’inclination foncière du poète et/ou de l’orant. Les deux aspects se rejoignant, au fond, au cœur (de la poésie, mais pas seulement).
Ainsi, par là nous différons sans doute, Char m’avait précisément frappé (du « rauque incarnat d’une rose »* très précisément) par son langage d’un intellect fulgurant bien au delà des plats et ronronnants alignements de la raison raisonnante.
On pourrait dire que Char n’est pas sans évoquer une approche boudhiste, en ce qu’il ne cherche pas à nommer l’Ineffable. Point qui, peut-être, lui a ouvert un lectorat qui aurait été rebuté par des affirmations, ou plutôt des évocations, clairement déistes.
Que vous le regrettiez se peut comprendre (ô combien !). Mais on entre alors en un tout autre autre débat…
* http://soif.blogsome.com/2006/10/16/lacteur-temoin/
(Marie Danielle : quand on tape “rauque incarnat” dans Google [France], vous arrivez en deuxième position, mazette !)
Comment erre Jean-Balthazar — 17/01/2007 @ 10:30 am
oui, sans doute ; le fait est qu’en réalité, j’ai bien aimé les quelques poèmes que j’ai lus, je les ai trouvés agréables, pleins d’or, et de nobles sentiments touchant au mysticisme ; et puis c’était bien écrit ;
mais la vérité est que je n’avais pas du tout envie de m’intéresser d’une manière spéciale à un poète qui ne voulait pas nommer les objets qui lui inspiraient des sentiments mystiques ; je ne suis précisément pas de ceux que cela gêne, qu’on le fasse ! en fait, je suis même plutôt de ceux qui sont gênés qu’on ne le fasse pas, quand précisément on en parle ! je trouve ça illogique ;
vous pouvez dire : oui, mais bon, l’athéisme du langage était une règle découlant de la laîcité ; mais en ce cas, il fallait aussi être athée dans les sujets abordés, car je crois assez normal d’utiliser un langage adapté aux réalités qu’on entend désigner par lui ; je ne dois pas être suffisamment subtil ;
à quoi bon parler de dieu si on pense qu’il n’existe pas, et si on pense qu’il existe, la liberté de conscience et d’expression n’autorise-t-elle pas à en parler ; il faudrait savoir ;
bref, je me suis intéressé à charles duits, lui aussi un surréaliste qui a quitté le mouvement, parce que le début de son roman épique était ainsi : “les maîtres de la grande école de hagaptah enseignaient que jadis, avant que les villes eussent été détruites, avant que les archives eussent été détruites, une seule lune brillait dans le ciel, et que cette lune était le bouclier de thana aux longues jambes (point) ils enseignaient que durant la nuit, comme aucun voile ne couvrait le lieu des nombres, les hommes pouvaient clairement distinguer les étoiles et lire leur destin dans les mouvements et les combinaisons des astres (point)” c’est le premier paragraphe ; c’est contemporain de char ; cela a eu son petit succès ; ce n’est pas complètement inconnu ; que le conformisme préfère un langage qui se soumet à la voix officielle tout en créant l’ambiguîté, pour suggérer qu’autre chose est possible, je le concçois fort bien, mais duits a pour moi montré expérimentalement et directement qu’autre chose était possible, ses oeuvres sont disponibles dans le commerce, et donc, je pense logique (parce que je suis un simple d’esprit) de plus m’intéresser à lui qu’à char, comme je l’ai fait ;
Comment erre Ramiel — 17/01/2007 @ 11:34 am
// parce que je suis un simple d’esprit //, heureux homme !
Je ne connaissais pas Charles Duits (je suis un homme de peu de lettres). Vous me donnez envie. Cela évoque irrésistiblement Villiers, et sa somptueuse description de la salle du trône du roi Salomon…
Sinon, je suis bien un peu d’accord avec vous. Mais vous savez comment vont les temps qui courent : on pourrait m’accuser de refuser de m’intégrer (voire pire…) à la société qui m’a vu naître et a fait mon éducation…
Alors, je me contente des irisations de la lumière, qui, du coup, jaillit de reflets des plus inattendus. Et c’est un peu la beauté de l’époque, après tout : le manège désaxé fait des figures inimaginables sous un ciel clément comme celui de Duits.
Gare à la chute, toutefois…
Comment erre Jean-Balthazar — 17/01/2007 @ 3:42 pm
Que la divinité ne soit plus qu’une idée, Ramiel, je n’en suis pas si convaincue; ou alors, il y a méprise sur ce qui ne serait qu’idée, qui mène des gens à entrer en guerre?
Je ne sais pas si je défends vraiment Char? À le lire, il m’a semblé se défendre très bien lui-même et je ne serais pas surprise que la lecture de tous ses écrits le démontrerait. Je crois avoir surtout tenté de formuler comment ses écrits et lui m’apparaissent, alors que n’étant pas munie de tout votre apparat pour le faire. Lors du BloGoncourt chez UU, j’avais choisi de présenter un extrait du Nu perdu de Char, que je m’étais avancée à commenter un peu, voire à en discuter dans le fil des commentaires. En fait, Ramiel, je me rends compte que je suis beaucoup moins prompte, ou préoccupée, à en tirer des conclusions à votre manière… comment dire, c’est comme si je cherche à m’imprégner de sa poésie tant sur le plan émotionnel, intellectuel que physique ou spirituel. Un peu comme si je laissais la pluie se déverser sur moi sans absolu désir d’analyser ce phénomène ou l’eau elle-même; non que ce ne soit pas intéressant, j’apprends souvent bien des choses en vous lisant, et la discussion m’oblige à tenter la formulation, et ces échanges me plaisent, mais c’est parfois me faire “violence”, parce que mon habitude ou ma nature m’ont plutôt portée à laisser la terre boire l’ondée puis attendre (sans vraiment attendre) de voir ce qui germera à sa suite. Aussi pourrais-je acquiescer au “langage d’un intellect fulgurant” que lui reconnaît Jean-Balthazar; pour moi ce serait que chacun de ses mots me font (le plus souvent) l’impression d’une goutte d’eau fraîche, pure, cristalline, qui peut désaltérer, mais aussi purifier, révéler… Ils peuvent aussi se comparer en certaines occasions à des noix sur lesquelles se faire les dents!
Quant à votre reproche de ne pas nommer les objets qui lui inspiraient des sentiments mystiques, je ne saurais dire encore. Je tente une question : se pourrait-il - si vous avez raison - qu’il ait voulu par là ne pas imposer un objet particulier à son lecteur, qu’il ait voulu lui laisser la liberté d’associer ses sentiments à l’objet de son choix?
Enfin, personnellement, je me sens assise entre deux chaises : je reconnais une valeur sacrée à la vie et ses phénomènes, et mon éducation judéo-chrétienne et mon expérience personnelle autour de la vingtaine y sont évidemment pour quelque chose, mais pour ce qui est de Dieu, alors là… Je ne sais pas dire où j’en suis, et c’est une question sur laquelle j’aimerais me pencher très volontairement.
C’est certain que l’expression de Char diffère de Duits (que je ne connais guère), mais tous deux aimaient à lire le ciel. Greilsamer rapporte qu’un soir, assis à la noirceur, en compagnie de je ne sais plus quel ami, il éleva ses mains en murmurant et désignant la voie lactée, un peu comme on a une vision. Et Char s’est trouvé fort dérangé par la navigation spatiale vers la Lune. Comme si on blessait le mystère céleste…
Comment erre Marie Danielle — 17/01/2007 @ 6:40 pm
Oui, bien sûr, il avait le sens du sacré. Il y a un sentiment général du sacré. Mais contrairement à ce qu’on imagine, le sens général du sacré s’applique toujours à un même objet, le divin pris globalement, et donc, il n’y a aucune forme de liberté, car ce divin pris globalement est par définition le même pour tout le monde. Ce qui suscite la liberté de l’individu, c’est justement de quelle façon particulière chacun se relie au sacré. Par quel pont. Or, si vous parlez d’une rose, par exemple, il faut voir que l’espèce de la rose elle-même ne se relie pas au sacré de la même manière qu’un animal, ou une colline, ou un homme, ou une femme. Dire que la rose se relie au sacré en général, c’est s’exposer à dire la même chose de tout. Et dans un sacré pas précisément défini, il y a le risque qu’on fasse la simple énumération des objets rencontrés au cours de sa vie et qu’on exprime avec ardeur le lien nécessaire qu’on ressent entre ces objets et le sacré. Finalement, il n’en ressortira que le fait même qu’on ressente ce sacré. Mais en réalité, que les autres ressentent quelque chose ou pas, cela ne peut pas m’intéresser au premier chef ; d’ailleurs, je n’en doute pas, qu’il y en a qui ressentent le sacré ! Ce qui m’intéresse, dans le poème, c’est l’art, non le sentiment exprimé !
Jean-Balthazar, de mon côté, je mets en avant François de Sales, ensuite, on me dit séparatiste voire pire, mais je fais valoir que je lis aussi Descartes. Il y a des ponts. Avez-vous lu “Le Gardien du feu”, de Pierre Rabhi ? c’est en français, mais le monde de l’âme propre à l’Algérie traditionnelle y est merveilleusement rendu. Est-ce que les échanges entre les peuples ne servent pas à cela, à faire communier les sentiments ? En français, le ressenti propre à la tradition algérienne, c’est un nouveau monde. Evidemment, il ne faut pas qu’on ait l’impression que le français est fautif ; il faut respecter son esprit. Mais c’est possible ! Les âmes humaines ne sont pas, ne sont jamais en opposition radicale. C’est un leurre.
Comment erre Ramiel — 18/01/2007 @ 8:55 am
Non, Ramiel, je n’ai pas lu Rabhi. Je l’ai vu en conférence. Il y était brillant et drôle : il échangeait avec un ancien secrétaire d’état (j’ai oublié le titre exact) du gouvernement Jospin. Le politicien (gauche-catho) reprochait à Rabhi de vivre “reclus dans sa ferme de Lozère”. Rabhi lui expliqua qu’en fait il passait sa vie dans les avions, entre la France et le Viet-nam, du Maghreb au Brésil. C’était très plaisant, vous l’imaginez.
Nous sommes tout à fait d’accord, bien sûr, sur le fait qu’il n’y a pas d’opposition radicale entre les peuples. C’est l’intérêt de certains qui rend les ponts si difficiles à (re)construire.
Allez expliquer à un de nos contemporains que l’Europe médiévale a appris l’Amour Courtois des Arabes, via les troubadours… Vous verrez se peindre sur son visage une incrédulité qui serait comique si l’on n’avait pas sous les yeux les conséquences dramatiques de tant d’ignorance. (Ignorance bien mieux partagée entre le Nord et le Sud que les richesses, au demeurant… C’est certain.)
Comment erre Jean-Balthazar — 18/01/2007 @ 9:37 am
Oui, Rabhi a aussi écrit des livres philosophiques que j’ai quand même moins aimés que son roman, lequel entrait totalement dans l’esprit de l’Algérie traditionnelle, avec ses invocations, ses amulettes, ses anges ; c’était vraiment magnifique : du Ramuz en plus grandiose. La langue était parfois un peu lourde, manquant de fluidité, et on peut estimer, si on veut, que c’est parce que l’esprit français n’est pas habitué à l’âme de l’Algérie traditionnelle. Mais c’était quand même très lisible et en bon français !
Cela me rappelle qu’on regarde Duits comme un écrivain moins élégant que Char, parce que celui-ci sait mieux, pense-t-on, rester dans la sphère du pur intellect, il est plus subtil, plus fin ; et pareillement, on a préféré le style d’Apollinaire à celui de Cendrars. Mais même si au sommet, on met des écrivains dont l’imagination est affadie, ou du moins lisse aux angles, eh bien, il y a une place pour d’autres, qui sortent davantage des sentiers battus.
Pour l’importance des Arabes dans la culture occidentale, les chiffres sont encore plus probants ; sans le zéro, et donc les valeurs négatives, pas de possibilité de découvrir l’électricité ! J’en ai parlé chez Pierre Assouline, en dépit de ceux qui voulaient croire que l’Occident ne devait rien aux Arabes, simplement parce qu’ils n’ont pas envie de leur devoir quelque chose. Mais la réalité ne suit pas les préjugés, évidemment !
En tout cas, sur ce point, et sur la richesse que peut apporter à la culture français actuelle le patrimoine culturel arabe, j’aime mettre en avant “Le Gardien du feu”, un fantastique roman épique.
Comment erre Ramiel — 18/01/2007 @ 10:08 am
Pas de Gardien du feu de Rabhi dans nos bibliothèques d’ici, seulement celui d’Anatole Le Braz.
Désolée du peu, je vous lis tous deux avec intérêt, mais n’ai rien à apporter pour l’instant (coup de barre, faut que j’aille bouffer). Ai effacé votre doublon, Ramiel, pas de problème.
Comment erre Marie Danielle — 18/01/2007 @ 1:27 pm
sinon, pour une connaissance plus directe et plus philosophique de la tradition islamique gnostique, il y a henry corbin, qu’avait beaucoup pratiqué charles duits, et qu’on trouve chez gallimard
Comment erre Ramiel — 18/01/2007 @ 2:42 pm
Mmm… La prière de l’héliotrope…
Comment erre Jean-Balthazar — 18/01/2007 @ 4:15 pm
(C’est une citation mise en titre d’un chapitre, dans L’imaginaion créatrice…)
Comment erre Jean-Balthazar — 18/01/2007 @ 4:17 pm
L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabi., écrit par Corbin? Si tel est le cas, il n’y a qu’un exemplaire datant de 1958 à la BAnQ, consultable sur place seulement. Si au moins il y avait un foyer et de gros fauteuils confortables autour, ça inciterait à la lecture…
Comment erre Marie Danielle — 18/01/2007 @ 7:13 pm
l’imagination créatrice, c’est un peu mon crédo, évidemment ; mais il y a aussi l’histoire de la philosophie islamique qu’on peut trouver en collection folio ; c’est passionnant, et cela va beaucoup plus loin qu’on pourrait croire
Comment erre Ramiel — 19/01/2007 @ 1:26 am
Marie-Danielle, figurez-vous que j’avais lu ce bouquin de Corbin à la BPI de Beaubourg (qui disposait, elle, de sièges tout-à-fait décents), il était à l’époque totalement épuisé en librairie.
Il a été réédité depuis :
http://www.amazon.fr/Limagination-cr%C3%A9atrice-dans-soufisme-Arab%C3%AE/dp/2908606410/sr=1-1/qid=1169206315/ref=sr_1_1/171-8737223-1359418?ie=UTF8&s=books
Vous pouvez toujours transmettre le (les ?) ISBN(s) à votre bibliothèque. (Je vois sur la page d’Amazon.fr qu’ils ont déjà besoin de réapprovisionner…)
Sinon, sur Ibn Arabi lui-même, il y aussi les excellentes biographies de Claude Addas : La quête du soufre rouge, chez Gallimard (mais épuisé, semble-t-il)
http://www.amazon.fr/IbnArabi-qu%C3%AAte-soufre-rouge-Claude/dp/2070715043/sr=1-2/qid=1169206805/ref=sr_1_2/171-8737223-1359418?ie=UTF8&s=books
ou, plus court, en poche, au Seuil :
Ibn Arabî et le voyage sans retour
http://www.amazon.fr/Ibn-Arab%C3%AE-voyage-sans-retour/dp/2020251264/sr=1-1/qid=1169206805/ref=sr_1_1/171-8737223-1359418?ie=UTF8&s=books
Il y a aussi les travaux de son père, Michel Chodkiewicz, éminent spécialiste du personnage, lui aussi, à côté de ses qualités d’ancien directeur des Editions du Seuil et de prof à l’EHESS. (Comme quoi, “l’intégration” des musulmans à la société française peut se faire sans bruit, ni “destruction des valeurs occidentales” !…)
Mais, entendons-nous bien : il s’agit ici de traités de philosophie, de théologie et de symbolisme. Rien à voir avec une quelconque application politique ou sociologique de l’Islam dans le contexte de la modernité. (Il y est bien rappelé, en revanche, que cet auteur souligne que toute forme de vie —y compris minérale— est éminemment respectable, puisque théophanique, mais cela n’en fait pas une idéologie destinée à l’immédiate mobilisation des foules. Bien loin de là.)
Bon, j’irais lire votre dernier post dès que j’aurais le temps, promis.
Comment erre Jean-Balthazar — 19/01/2007 @ 7:01 am
Ramiel, dans mon désir de revenir sur les traces bibliques et saintes que j’avais parcouru dans le passé, il y aurait certainement une place privilégiée accordée aux mystiques, et la perspective de l’imagination et de la création embrassée par eux m’inciterait fortement à commencer par là.
Les fauteuils de la BAnQ ne sont pas si mal, Jean-Balthazar; ma tirade ne visait qu’à traduire ma préférence à lire chez moi. Vos autres références sont à retenir, rien que pour “toute forme de vie —y compris minérale— est éminemment respectable, puisque théophanique”, ce à quoi j’adhère sans l’envisager dans une perspective se définissant religieuse. Et, parlant d’intégration sans destruction, il y a cette pièce de théâtre qui se joue ces jours-ci : Antilopes, de Henning Mankell (aussi connu en tant qu’auteur de polars). En entrevue hier, l’acteur Gabriel Arcand qui y tient un rôle disait que Mankell évoquait une éventualité où les valeurs africaines seraient appliquées à l’Occident : vous imaginez à quel point la face de monde en serait changée?? Bon, le sujet de la pièce concernerait surtout l’interrogation qui tenaille ce couple de coopérants à la veille de leur départ d’Afrique, à savoir : sommes-nous venus les aider à vivre, ou les aider à mourir?? Les colonialistes et impérialistes ont montré jusqu’ici s’être beaucoup souciés d’une intégration sans destruction, n’est-ce pas? Vous aurez compris que j’aimerais beaucoup voir cette pièce!
Comment erre Marie Danielle — 19/01/2007 @ 1:14 pm
théophanique, c’est pour la gloire de dieu : toute la création, et tous les règnes prient, et adorent dieu, dit françois de sales ;
il établit une hiérarchie : il faut prier avec les pierres, qui renvoient la lumière des cieux ; il faut prier avec les plantes, qui brandissent leurs fleurs dans les airs ; il faut prier avec les bêtes, qui chantent la gloire de dieu en vivant ; puis il y a la communauté des hommes, puis les anges, puis la vierge, puis jésus, puis le père éternel ; c’est théophanique et mystique, mais aussi religieux, à mon avis ;
Comment erre Ramiel — 19/01/2007 @ 11:35 pm
Ah Ramiel, les mots de Margie Gillis vous auraient plu, ce soir. Elle qui présente un nouveau spectacle intitulé A stone’s poem déclarait que les pierres étaient parfois plus douces et plus tendres que nous, humains… Je vous incite à aller regarder le reportage vidéo qui nous donne à voir et entendre la toujours si émouvante danseuse dans cet entretien qu’elle a accordé au Point de Radio-Canada.
Quant à la perspective théophanique, mes diverses expériences religieuses m’ont finalement amenée, depuis une vingtaine d’années, à m’attacher à … comment dire…, à tenter de voir ce que la “réalité humaine sans transcendance” pouvait établir comme… éthique(?) de vie sans le sens religieux, sans la perspective d’un Sauveur, sans celles d’un Paradis et d’une vie éternelle, tout en laissant “flottantes” toutes croyances ou foi_s ou révélations disponibles. Ce n’est pas évident pour moi de parler de cela ou de nommer ce que j’ai cherché à “éprouver” car ça demeurait très intime et jamais abordé avec quiconque; et je me gardais généralement loin de tout discours qui en traitait sauf parfois pour de solides analyses, mais cette démarche de l’ordre de l’intime chez moi a commencé à manifester son terme fin des années 90, et actuellement, je souhaiterais pouvoir organiser ma vie et mes projets d’écriture de telle sorte que je puisse réfléchir et discerner ce qu’il en a été pour moi de ces choses, et écrire à ce sujet. Dans cet éclairage, vous lire, tout comme Jean-Balthazar qui aborde parfois ce domaine, m’est souvent source de stimulation et de connaissance. Enfin, et je le dis avec un certain sourire, le temps me dira bien s’il s’est agi, tout ce temps, d’une nuit obscure à la St Jean de la Croix ou d’un ancrage de + en + prononcé dans l’athéisme…
Au fait, j’ai entendu cette semaine à la radio que St François de Sales était né à Lyon et mort à Annecy : c’est un motif constant chez vous que cet attachement à des figures locales, et je me demandais si c’était un choix “politique” ou s’il s’est “par hasard” adonné que vous éprouviez des affinités particulières avec lesdites figures locales?
Comment erre Marie Danielle — 20/01/2007 @ 1:03 am
En fait, François de Sales est né à Thorens, près d’Annecy (au nord, en direction de La Roche sur Foron), a été évêque de Genève résidant à Annecy (après que les Genevois ont eu chassé leur évêque, trop proche du duc de Savoie à leur goût), et est mort à Lyon. Je le connais bien parce que la partie de ma famille qui est originaire de l’ancienne Savoie a toujours conservé ses oeuvres dans sa bibliothèque, dont mon père a hérité ; son nom était à l’honneur dans ma famille. C’est indirectement politique, donc, car je crois pouvoir dire que l’attachement de mon grand-père à la tradition savoyarde vient de ce que celle-ci a été longtemps spécifique. L’Eglise de Savoie était distincte de celle de France, et n’avait pas les mêmes références ; et autrefois, vous ne l’ignorez pas, l’éducation était faite par l’Eglise.
En ce qui me concerne, ce sentiment familial m’a porté à le lire avec d’autant plus de facilité qu’il était à portée de main ; et le fait est que je l’ai bien aimé.
Je le redis donc : mon intérêt pour François de Sales certes rappelle que la Savoie était distincte de la France il y a encore cent cinquante ans, mais chez moi, elle ne signifie pas nécessairement une nostalgie particulière, ni la volonté de revenir en arrière. Voyez-vous, ce n’est pas avoir une position politique que de dépendre de faits passés tout à fait authentiques. Je ne cherche pas à ruiner l’image de l’unité française. Mais les faits sont les faits, et le présent a bien pour source le passé tel qu’il était. Quant à l’avenir, il a pour source ce que font les hommes dans le présent.
Cependant, Marie-Danielle, croire que la politique m’intéresse outre mesure, alors qu’elle-même, en général, ne s’intéresse qu’à des aspects bassement matériels de l’existence, c’est déjà ne pas bien comprendre la manière dont je raisonne ! J’aime François de Sales pour sa voie mystique, et non parce qu’il était sujet du duc de Savoie. Je le connais assez bien parce que je suis moi-même issu de gens qui étaient sujets du duc de Savoie et que les bibliothèques et les histoires racontées au coin du feu font partie de l’héritage des ancêtres. Ce sont des faits.
Sinon, je ne comprends pas comment une morale non animale peut s’enraciner dans autre chose que la divinité. S’il n’existe pas de monde divin en relation avec le monde humain, alors, seuls les intérêts immédiats l’emportent, un peu comme dans le darwinisme ; toute morale autre que pratique est un leurre.
Je vous remercie de m’avoir invité chez vous, à me servir de votre ordinateur, sur le blog de Pierre Assouline ! Je n’ai pas pu répondre, faute de moyens techniques. Croyez-bien que sans l’océan qui nous sépare, je serais accouru à vos côtés !
Comment erre Ramiel — 22/01/2007 @ 8:42 am
Cher Ramiel, je ne vous connais pas d’intérêts “bassement” matériels, si j’associais à ma question celle d’un choix politique, c’est que certains faits lui sont parfois dus et en sont dès lors difficilement indissociables, si ce n’est de votre part, de celle des autres qui ne voudront jamais que les réduire à cela et vous y entraîner.
Vous lisant, j’en mesure d’autant plus la rupture d’avec l’histoire qu’ont connue mes ancêtres, qu’il s’agisse des Français ayant vécu la déportation, ou les Irlandais et les Écossais. Ce qui rend d’autant plus âpre la prise de conscience d’un manque, d’un grand vide par devers notre histoire et creuse le besoin de le combler. Était-ce dû à l’origine plus paysanne de ces aïeux, que le fil de l’histoire n’ait pas été maintenu, ou parce que leur éloignement du pays natal fut en quelque sorte “traumatisant”, je crois qu’on ne pourra jamais qu’émettre des hypothèses et ne rien pouvoir tenir de très certain. Toutefois, en ce qui concerne ma propre histoire familiale, je peux témoigner de l’absence d’une transmission orale et de silences répressifs, donc d’un grand dénuement, pour ne pas employer ce terme considéré aujourd’hui comme désuet, d’une misère. Qui a donné lieu à beaucoup de courage et d’inventivité, il importe tout de même de le reconnaître, mais qui auront toujours peiné à émerger de ce vide dans lequel - je le pressens ainsi - s’est lové le déni et la douleur, et un sentiment d’impuissance toujours plus accru. L’aliénation, pourrait-on dire.
Sales ne m’est pas totalement inconnu, et ce depuis l’enfance, mais je ne l’ai jamais lu que par hasard, par des extraits. Mais Milad l’ayant quelquefois cité, j’avais relevé ce néologisme de l’“unidivers” et l’ai accueilli comme si Sales et moi avions marché vers notre rencontre.
Sachez également que je suis tout à fait d’accord avec vous, quant à la réalité objective des faits, et j’admire l’aisance avec laquelle vous savez établir toute distinction. J’en mesure tout le travail accompli pour ce faire, par ailleurs, même si votre milieu et votre histoire vous privilégiaient en ce sens, et tant mieux, car c’est ce à quoi tous devraient pouvoir avoir accès. Mes envies, je les veux ainsi orientées, telles des moteurs, j’ai trop connu ce qu’elles pouvaient contenir de dévorant et de destructeur et me désole souvent de constater que tant de gens en souffrent sans issue, rien qu’un cercle vicieux infernal sur lequel la pensée magique ne peut rien, et qui va s’engrossant de frustrations incessantes.
Vous reparlerai de la morale plus tard, là le temps me presse un peu…
Sayonara.
Comment erre Marie Danielle — 22/01/2007 @ 12:49 pm
Donc, Ramiel, vous disiez ne pas comprendre comment une morale non animale pourrait s’enraciner dans autre chose que la divinité. Et voilà que Sophie, sur la note Espèces menacées d’extinction, me fournit le parfait exemple pour illustrer ce que + ou - nommément je me suis appliquée à chercher depuis ce qui fut d’abord une “mise en veilleuse” de ma foi catholique, puis sa …”dissolution” (les expressions mises entre guillemets sont approximatives, mais me permettent de faire court puisque là n’est pas mon sujet). Je vous signale que je ne chrche pas à vous faire la démonstration de ce qui vous échappe, mais plutôt de tenter de vous exposercomment cela me semble être possible, à moi, ce qui pourrait être hautement discutable, possiblement.
Sophie, donc, a cité Isaïe : “Le fruit de la justice sera la paix; la justice produira le calme et la sécurité pour tous”. Eh bien, je pense qu’un type de précepte tel que celui-là peut être éprouvé très tôt dans leur vie par chaque être humain, et ce, depuis toujours; c’est un précepte religieux au sens où il a le potentiel de relier et de rallier tous les hommes, mais ça m’apparaît être un précepte tout aussi a-religieux, au sens où il n’a besoin d’aucune religion pour s’avérer vrai. Qu’il nous soit rapporté qu’Isaïe l’ait émis n’altère ni n’ajoute rien à son caractère immanent ni à son immarcescibilité. Maintenant, je ne saurais pas vous dresser là la liste des principes dont la radicalité a/religieuse permettraient le fondement d’une morale sans enracinement dans le divin, parce que je n’ai jamais visé à me faire moraliste pour les autres, au sens où j’ai longtemps cherché à tâtons ce sur quoi je pouvais fonder “ma” dignité d’être humain, et qu’atteindre à la racine des choses s’est avéré un sacré boulot vu l’histoire tortueuse de ma vie parce que traversée et forgée par tous ceux de la lignée à laquelle j’appartiens (au-delà de la première parenté, j’entends). Un travail toujours inachevé mais dont la longue exploration a fini par me mener à une relative identification de ce qui en a constitué l’écheveau, relative mais suffisante pour me permettre de commencer à voir le fonctionnement de l’engrenage de l’ensemble pour m’être familiarisée avec chacune de ses parties. Ce qui autorise la tenue d’une certaine parole, un peu à la manière d’un détective qui, menant une enquête, est confronté à beaucoup d’insensé tant qu’il n’a pas rassemblé toutes les pièces - ou les essentielles - du puzzle pour le reconstituer. Cela pour dire qu’un sacré profane me paraît exister qui suffirait à refléter le sens premier de la vie humaine, avec ou sans Dieu/dieu(x). Maintenant, je ne dis pas que Dieu n’existe pas, je dis que je ne le sais pas; je suis portée à penser qu’il ne puisse pas n’y avoir rien, tant la beauté de la création me fait me dire que ça ne peut tenir qu’à un principe immatériel ou à je ne sais trop quoi, et le fond judéo-chrétien omniprésent dans la société qui m’a vue naître influence certainement cette idée, mais rien ne m’en convainc plus. C’est ainsi que - et j’ai conscience ici de faire de grands sauts sur le fil de ma “pensée” - je peux dire que ce qui fonde ma “morale” est le fait que je considère que toute vie est sacrée.
Voilà. Je vous ai à la fois livré beaucoup et peu de ce dont il retourne, habitée que je suis par le désir de relire [mais pas que relire, en lire d’autres également] la Bible et différents ouvrages dans lesquels je m’étais laissée complètement absorber naguère pour mieux cerner et étayer tout ce qu’il y a d’informulé en attente d’être dit et mieux compris, de même que de continuer à porter les questions essentielles qui m’ont si tourmentée autrefois. Et de me rappeler ce que je vous avais dit là, à propos d’un angle de lecture intéressant à emprunter pour une relecture de la Bible, et de constater avec étonnement que Milad s’y est adonné pour une part dans son plus récent ouvrage.
Il est temps pour moi d’aller dormir, sans avoir pu m’assurer de la précision de mon propos ni me rendre sur votre blog pour faire le suivi d’un commentaire que j’y avais laissé. Mais c’est ainsi qu’il en va pour moi, ces temps-ci, sur la toile, étant prise par diverses occupations qui m’en distraient ou m’en tiennent éloignée. Peut-être en cours de cette journée de mercredi alors…
Comment erre Marie Danielle — 24/01/2007 @ 1:41 am
Chère Marie-Danielle, si la justice est un principe actif créant de la paix dans le monde, il faut bien admettre qu’une force suprasensible, immatérielle, existe ; car sur le plan physique, il n’y a pas de justice : il n’y a qu’un enchaînement mécanique de forces aveugles. Vous ne trouverez aucune loi physique agréée par la science actuelle qui confirme que la justice soit un principe actif dans le monde. Le rapport de force est la seule chose que connaisse le plan physique. Le plan physique ne connaît que la loi du plus fort. Ce n’est pas la justice. Les forces physiques sont en conflit permanent entre elles. Pour vivre, une simple plante doit combattre la pesanteur ! Et en fait, l’être humain aussi… A la fin, du reste, selon le matérialisme ordinaire, la pesanteur doit l’emporter. Seule une force céleste peut finalement la vaincre.
Sinon, pour la Savoie, je dois avouer que ma famille ne l’a pas quittée en état de misère et avec l’obligation de renier la culture ancestrale. (Mon arrière-grand-père juif s’est davantage trouvé dans cette situation, ayant dû fuir l’Empire ottoman pour conserver sa vie et ayant épousé une catholique qui lui a demandé de ne pas évoquer son judaïsme.) Il était en fait de l’annexion de 1860 de respecter les choix spécifiques des Savoyards. Comme elle a eu lieu après la Révolution française et l’acquisition par les peuples de droits particuliers, les traités internationaux entre les dirigeants n’étaient plus regardés comme suffisants ; un référendum a eu lieu, et la population concernée a été partie prenante. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les Savoyards sont restés ce qu’ils avaient toujours été. Or, c’est entre ces deux dates que mon arrière-grand-père est allé à Paris, non pas pour faire des travaux ingrats, mais pour diriger le personnel des magasins de “La Samaritaine” que sa cousine germaine avait fondés. Pour lui, la tradition du catholicisme savoyard était entièrement légitime, comme il l’avait été avant l’Annexion. Et si, en Savoie même, le dogme de la culture commune et son application ont généralement, dans les milieux les plus modestes, fait oublier les origines de la Savoie, parmi les Savoyards émigrés et enrichis dont je suis objectivement issu, on cultivait le souvenir de la Savoie d’antan avec d’autant plus de vigueur que la Savoie réelle était loin et que les légendes familiales remplaçaient peu à peu les réalités qu’on peut y vivre. Pour soutenir ces légendes, il y avait la littérature et la bibliothèque.
Sur le plan politique, cependant, il faut voir que les partis nationaux s’intéressent surtout à l’économie et à l’argent des ménages ; or, sur ce point, la Savoie n’a pas de spécificité : il n’existe plus de douanes, et je ne m’en plains pas du tout. Néanmoins, je comprends complètement la susceptibilité des Savoyards sur le plan culturel. En vérité, je suis contre toute tendance à l’uniformité, de ce point de vue, et prône la liberté absolue. Comme les Savoyards ont eu un Etat, une littérature en français, un roi spécifique, je trouve entièrement normal qu’ils veuillent accorder ce qu’ils apprennent à l’école avec ce qu’ils entendent dire dans leurs familles, ou ce qu’ils peuvent voir autour d’eux, lorsqu’ils observent ce qui, dans l’architecture ou le paysage, est resté de l’ancien temps et du duché de Savoie. Cela me paraît une façon saine de concevoir la culture, que de la regarder comme un approfondissement de l’expérience qu’on peut faire au départ, dans son environnement immédiat, et une façon bien malsaine, que de la regarder comme un moyen d’imposer de l’extérieur des vérités toutes faites et que personne ne peut vérifier par soi-même, dont la nature est totalement étrangère à l’expérience que chacun peut faire dans sa propre vie.
Aucun parti national ne propose actuellement de permettre aux Savoyards ou à d’autres de telles libertés culturelles que j’estime légitimes. En général, on doit se contenter de s’entendre dire, par les partis démocratiques, que chacun peut faire ce qu’il veut dans ses moments de loisir. Mais il s’agit, en réalité, de permettre aux institutions en charge de l’éducation et de la culture de s’orienter en ce sens, si ses acteurs directs le désirent. Or, pour le moment, c’est comme interdit. En conséquence, je tends à réclamer la libéralisation de la culture. Je suis donc démocrate libéral, et favorable aux libertés culturelles et religieuses. Pour ce qui est de l’argent, je pense évidemment qu’il faut le partager, quand il y en a, et créer de la richesse, quand il n’y en a pas. Cela veut dire qu’il faut être social-libéral, et garder l’équilibre entre les grandes tendances de la politique occidentale. En tout cas, il ne faut pas militer en faveur de ce qu’on voudrait dans l’absolu, et qui ressortit en fait à une forme de mystique du paradis terrestre, mais en fonction de ce qui est possible sur le terrain, et qui réellement ressortit à la politique économique normale et saine. Si je veux développer une vie mystique, je refuse complètement qu’elle se cantonne à la vie terrestre et matérielle, comme le fait la politique en général. Car on parle souvent de l’intrusion du religieux dans le politique, mais en réalité, l’accaparement du sentiment mystique par la politique existe tout autant, et fait au moins autant de dommages aux peuples.
Bref, je ne vote jamais pour les extrêmes : c’est ce qu’on peut comprendre ! Cela dit, je suis favorable à un fédéralisme plus grand dans la gestion de la culture. La centralisation culturelle crée un déséquilibre qui pour moi est en totale opposition avec le principe de liberté.
Comment erre Ramiel — 24/01/2007 @ 5:20 am
Errata :
- “il était DE LA NATURE de l’annexion de 1860″ ;
- “comme ELLE l’avait été avant l’Annexion (la tradition du cathiolicisme savoyard).
Comment erre Ramiel — 24/01/2007 @ 5:27 am