«Ceux qui ont installé l’éternel compensateur comme finalité triomphale du temporel n’étaient que des geôliers de passage. Ils n’avaient pas surpris la nature tragique, intervallaire, saccageuse, comme en suspens, des humains.»


     Il se plaît à tailler ses pensées dans le marbre. On peut y déceler tour à tour une infinie sagesse, une lucidité ravageuse, une fureur sans nom. Elles se dressent sur un fond de pessimisme grandissant, reprennent le fil d’une rumination sans fin sur la décadence de l’Occident qu’il évoque volontiers devant ses amis : «Ce n’est plus une chute, c’est une universelle dégringolade à pic. Il n’y a plus de mât pour soutenir le cirque où nous tournons comme des bêtes. Tous les pouvoirs “démocratiques” perdent de jour en jour leur autorité au profit d’énormes masses finalement mieux organisées qu’on ne pense, et qui préparent leurs invasions.»
     
     Entre prophétisme et désespoir, René Char oscille. Comme toujours. Et, comme toujours, il entend laisser finalement place à l’espoir :

«La liberté se trouve dans le cœur de celui qui n’a cessé de la vouloir, de la rêver, l’a obtenue contre le crime.»

Extrait de :
Laurent Greilsamer, L’éclair au front : la vie de René Char, Fayard, Paris, 2004. 604 pages.