E molto grazie, Sofia…

     Se voir offrir un livre édité par Les éditions José Corti est un réel bonheur. Et grand comme le ciel se fait-il, lorsque doublé. Et très coquin lorsque, pour son premier, il s’agit du Blanche-Neige de Robert Walser. L’auteur de prédilection pour l’inflexible Kafka, dit-on de Walser en quatrième de couverture, n’aura pas attendu la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim pour voir l’au-delà, et l’en deçà, du conte. Walser aurait réécrit le conte fin XIXe siècle ou début XXe, et Bettelheim est né en 1903, mais sont-ce là signes du Temps? Peu importe, l’écrivain montre, et magnifie, là où le psychanaliste explique. Le premier réenchante en désenchantant, le second accompagne dans une quête de sens; aucune comparaison à faire, ça ne se joue pas sur les mêmes planches, ce n’est pas le même théâtre…

     La traversée du miroir débute par une parole de la Reine, à l’adresse de Blanche-Neige :
     
Dis, tu es malade?
     
    Perverse question! Aaah le beau recours pour qui veut esquiver, discréditer, neutraliser… Walser a fendu le voile, le conte est mis à nu. Ou ses personnages, quoique certains plus que d’autres — et voilà qu’à mon tour, je fais la coquine. Enfin bref, Walser regarde sous les robes, détrousse le Prince et le Roi, et se fait viril complice du chasseur, et vive la fantaisie!

     Lecture faite, le goût nous prend de fonder une petite troupe et de mettre en scène cette belle œuvre poétique-dramatique de Walser. Sauf que, ce coup-ci, j’incarnerais la Reine, y a plus de plaisir à y prendre que dans le rôle de Blanche-Neige, et puis j’ai déjà donné, pour celui-là. Begreift, das kann! Et puis, les nains… les nains, ces nains portent cois. Moi j’préfère qui [trans]porte haut et fort. Dwarfff, dwarfff!

Trois morceaux de choix :
     
          I
     
Blanche-Neige :
     
     Là, nul mot dur ne m’atteignait,
     nulle haine gâtant l’amour.
     Était-ce l’amour, je ne sais.
     L’amour, on le sent par la haine.
     Là-bas, j’ignorais ce qu’était
     l’amour. Ici, oui, dans la haine,
     je le sais. Désirant l’amour,
     je connais l’amour; quand la haine
     la meut, l’âme a désir d’amour.
     Elle séjournait chez les nains
     dans une allégresse sans trouble.
     Il n’en reste rien. C’est fini.
     
     
          II.
     
Le Chasseur :
     
     Tu crois que je voulais te tuer?
     
Blanche-Neige :
     
     Oui, et pourtant non. Si j’étouffe
     le oui, prompt le non redit oui.
     Dis que je crois. Dis-le en sorte
     d’être toujours cru par le oui.
     Non m’épuise. Oui a de la grâce.
     Quoi que tu dises, je te crois.
     Que j’aime dire : oui, je te crois!
     Non, depuis longtemps, me répugne.
     Alors soit, oui, oui, je te crois.
     
     
          III.
     
Le Chasseur :
     
     Dois-je oublier que ce maudit
     coquin venimeux, que ce vert
     faquin en habit de chasseur
     briguait, il n’y a pas une heure,
     les riches faveurs de la Reine?
     Que je suis Prince, oint, souverain,
     fais-le moi oublier, oui,
     mais point ce péché, trop énorme
     pour être annulé par l’oubli.
     
Blanche-Neige :
     
     Oh il n’y a plus de péché.
     Il s’est éteint dans notre cercle,
     il a fui. Et la pécheresse
     dont, en loyale enfant, je baise
     la main, je la prie de commettre
     bien des péchés aussi aimables.
     Quoi, Prince? Accumuler la haine?
     Oubliez-vous votre promesse
     toute récente, ce serment
     que vous avez fait à la Reine,
     agenouillé face à l’image
     de son adorable splendeur?
     Montrez votre amour, car vraiment
     il vous sied de faire gaiement
     l’hommage d’un baiser pudique.
     Moi aussi, je me crus blessée.
     chassée, persécutée, haïe.
     Sotte et butée, j’ai tout de suite
     supposé un péché malin,
     pour me jeter dans le soupçon,
     et pour m’aveugler d’amertume.
     Chassez l’idée hâtive d’un
     verdict, d’une loi de colère.
     Notre loi est douceur; douceur
     est paix couronnée; prenez part
     à la fête qui, sainte et douce,
     jette les péchés dans les airs
     et en joue comme avec des fleurs.
     Soyez donc gais de pouvoir jouir
     de la gaieté. Oh que ne sais-je
     plaider si grande et sainte cause!
     Je n’ai pas le don de parler;
     bien trop sauvage est mon désir,
     trop impétueuse m’emplit
     la joie haute, contradictoire.

     
(N’empêche que, me mêler d’en écrire une autre version, la mienne diffèrerait [au moins] un peu… Begreift, das kann!)