Le titre de cette note est celui d’un poème de René Char. Et le texte que je retranscris dans cette note provient de la passionnante et riche biographie que Laurent Greilsamer lui a consacrée, après nous avoir offert ce bonheur de lecture que fut pour moi Le Prince foudroyé, la vie de Nicolas de Staël. Quelles vies singulières qu’ont été les leurs, qui ont également vécu ensemble une intense amitié. Mon attachement pour l’œuvre du poète va grandissant, celui pour De Staël et ses toiles étant un peu connu, je retiendrai donc ici un moment partagé entre eux qui met également en scène Anne de Staël, fille de Nicolas.
     


Extrait :
     
— Anne, au tableau!
— Oui, maître.
— Allez, tu peux commencer.
     
     La petite fille, qui porte de longs cheveux noirs, monte sur l’estrade, fait face à ses camarades et lance à la cantonade le titre du poème qu’elle a choisi d’apprendre par cœur : L’Artisanat furieux. Son instituteur fronce imperceptiblement les sourcils et laisse la petite Anne commencer :


« La roulotte rouge au bord du clou
Et cadavre dans le panier…

     Le maître s’agite derrière son bureau et une vague rumeur monte des rangs, mais la petite Anne ne se laisse pas désarçonner. Son père lui a recommandé ce volume de poésie, et on père ne peut pas s’être trompé! Anne continue et termine sa récitation :


… Et chevaux de labours dans le fer à cheval
Je rêve la tête sur la pointe de mon couteau le Pérou. »

     Le maître est maintenant très en colère :
— Et vous voulez me faire croire qu’un poète à écrit cela!
— Oui…!
— Et comment s’appelle ce monsieur?
— René Char.
— Mademoiselle de Staël, regardez-moi bien en face : vous êtes une impertinente et vous serez punie. Sortez!
— …
— À la porte!
     

     «L’imbécile!» maugrée Nicolas de Staël quand sa fille lui raconte, le soir, sa malheureuse aventure. «Tu t’imagines! René Char, il va rigoler quand on va lui raconter ça…» Et, de fait, le surlendemain, de passage rue Gauguet chez le jeune peintre, René Char éclate de rire au récit que Staël lui fait. «L’école… ah! l’école…»
     Tous deux raffolent de ces anecdotes qui, le temps d’une conversation, se hissent au rang de fables. Au cours d’un repas, dans le feu d’un échange, ils peuvent rivaliser dans l’art de raconter, de subjuguer avec deux ou trois formules. Ils possèdent ce don de magnifier de simples histoires, de jouer avec les mots comme avec des braises. Ils s’écoutent mutuellement, émerveillés, bluffés, emportés par ce tourbillon qui les soulève de terre.

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Et ça se poursuit, des pages 276 -277 et passim. Un univers dans lequel il fait bon plonger…

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Incitations à la découverte :
     
L’art existe à l’état sauvage, chez L’Œuf sauvage.
     
— Et rappel, les trois derniers jours pour voir l’exposition des petites pièces en céramique, de Jaber Lutfi. Je compte y aller ce dimanche. N’ai pas pu avant. Peut-être vous y croiserais-je, Montréalais, Montréalaises?