25/11/2006 5:55 am
c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu,
chaque jour,
dans le même visage.
C’est plus grand que tous les voyages autour du monde.»
Alberto Giacometti, 1901-1966
«Il y a deux façons, à l’inverse, de réanimer un crâne, de lui donner par-delà la mort, l’apparence de la vie, ou plutôt d’en faire, selon l’expression de Giacometti, “quelque chose de vif et mort simultanément”, d’étrange et d’inquiétant, qui, participant des deux royaumes, participe aussi de l’horreur et du sacré. C’est, par exemple, de le munir d’un regard, c’est-à-dire d’inclure des yeux dans les orbites vides — c’est ce fantasme auquel Giacometti tentera de donner forme dans les dernières années de sa vie quand il dessinera des yeux vivants dans une tête de mort.»
«La ressemblance, c’est-à-dire non pas une conformité formelle, une homothétie trait pour trait, une équation entre sujet et objet, une sorte d’homéostase entre ce qui serait d’un côté le visage de chair, de l’autre le bloc de pierre, un équilibre égal, durable, permanent,
éternel peut-être, de cette beauté éternelle et calme qui était celle de la grande statuaire antique, non plus un déséquilibre, une catastrophe sans fin, un déversement, un débordement, un transvasement, un étrange et inquiet balancement entre la vie et la mort, l’impossible essai, toujours recherché, de recueillir le flux entre deux visages, qui se déverseraient l’un dans l’autre, comme de l’eau qui file entre les doigts, le visage visé du modèle et le visage visant du sculpteur qui s’écrouleraient l’un dans l’autre, infusion de la vie vers la mort, et avancée simultanée de la mort vers la vie, cet écoulement perpétuel, cette transfusion du visage de celui qui regarde vers celui qui se voit regardé, mais aussi cette contenance de la mort dans la saisie de la vue, constituant finalement ce perpétuel aller-retour, ce sempiternel construire/détruire, façonner/effacer, cet entre-deux toujours en balance, en déséquilibre, ce “quelque chose de vif et de mort simultanément”, chassé-croisé de l’œil et du regard, de la main et de la matière, du désir et de son objet, de l’amour objectal et de l’effacement de son objet, bref l’essence même dont le travail de Giacometti sera fait.»
«…Giacometti allait répondre : qu’est-ce qu’un visage, sinon ce que je sais le moins?»
«Car le visage, c’est précisément ce qui ne se peut mesurer, c’est justement ce qui fait de l’homme une non-chose, un non-objet, sans limites, un no-thing, tout ce qui fait que l’existence de l’autre, face à soi, n’est pas de l’ordre du “il y a”, du cela, du neutre, anonyme, mesurable, mis de l’ordre
du “Il est quelqu’un”, un “toi”, un “tu”, un “vous”, qui m’interroge, me défie, m’arrête, me surprend, suspend mon attention. »
«Le visage est ce qu’on ne peut tuer. Les nazis le savaient qui, comme le raconte Primo Levi, dès leurs sorties des wagons, défiguraient leurs victimes, les plongeaient dans l’anonymat du visage massifié et interchangeable, leur ôtaient dès leur arrivée au camp, leur identité faciale pour transformer chacun en Häftling, en “sans-visage”.
Et que fut la vague de l’abstraction, après guerre, et là encore à rappeler le vers de Dante qui revient hanter la conscience de Primo Levi devant ce dé-visagement — «Qui non ha luogo il Santo Volto» — le lieu du voult, le visage en ce qu’il est envoûtement — sinon la continuation de cette même désinvolture, à ne plus pouvoir envisager le monde?
Et c’est alors, en cette même époque, que Giacometti commença cette étrange entreprise de façonner des têtes ou plutôt, comme il le dit du titre d’une de ces œuvres, des têtes “qui regardent”, c’est-à-dire cette variété particulière de la tête qui prend sens de sa visée à autrui, et qu’on nomme un visage.»
«J’ai à diverses reprises usé du terme de mascarade. Le terme même est une anagramme de camarde : la mort et son homologue matériel, le masque. Le regard et sa métaphore osseuse, le nez, la chair mais aussi le décharnement, la danse macabre et le cortège carnavalesque, c’est tout ce dont Giacometti nous entretient dans cette tête de mort affublée d’un nez, dans ce cràne attribut de la mort qui exhibe, de façon si saugrenue, un nez, symbolique de l’organe de la génération.»
(L’extrait qui suit, traduit de : Carlo Collodi, Le Avventure di Pinocchio. Turin, Einaudi, 1968.)
«Il alla se regarder dans le miroir, et il crut voir quelqu’un d’autre que lui. Ce n’était plus l’image habituelle d’une marionnette de bois qui s’y réfléchissait, mais l’image vive et intelligente d’un bel enfant aux cheveux châtains, aux yeux bleus, à l’air gai et joyeux comme une matin de Pentecôte.»
«Sans verser dans un parallèle trop facile, comment ne pas rappeler ce qu’avaient été le destin, la vie de Giacometti, confronté dans sa prime enfance à l’image d’un père docile et bienveillant, mais déjà artiste lui-même, peintre médiocre dont il lui fallait donc tout à la fois aimer, respecter et dépasser l’image, mais surtout d’une mère à la personnalité puissante et à la vitalité exceptionnelle, vers laquelle il retournerait chaque année jusqu’à sa mort? Lui-même ne pouvait-il s’accomplir comme artiste et réaliser une œuvre qu’à échapper aux mécanismes de bois, de ficelle et de plâtre des marionnettes, automates et autres objets qu’il façonna longtemps avant d’oser, devenu grand, affronter l’épreuve du miroir, et peut-être, dans cette épreuve, user de l’artifice de son double, son frère Diego, pour y découvrir, dans le façonnage de la glaise, l’image de la vie même, qui triomphe jusque dans la mort?»

Extraits de :
Jean Clair,
LE NEZ DE GIACOMETTI.
Faces de carême,
figures de carnaval,
Paris : Gallimard, 1992.




superbes lignes sur Giacometti. Mais le lisant au début je vagabondais et me demandais pourquoi la ressemblance n’était apparue qu’avec l’alexandrisme et les romains. Pourquoi après le clacissisme des romans, elle n’était revenue peu à peu qu’avec le monde gothique et son bouillonnement, la vie n’apparaissant vraiment qu’avec Houdon et le 18ème, juste avant un bouleversement
Comment erre brigetoun — 26/11/2006 @ 3:23 am
MOI qui croyais discerner, en cette illustration piquante, ce soulier de vair que vous perdâtes. Mais, non, vraiment, un problème de date détruisait cette hypothèse : comment auriez-vous pu avoir la photo de celui-ci quand je vous abandonnai l’autre pied au bal ?
Je glissai donc, dans ma quête de l’indice, vers l’hypothèse d’une photo de mon profil gauche. mais ici, encore, comment eûtes-vous été en possession du seul cliché, d’ailleurs trouble, pris de moi par un sous-marin au large des côtes des Îles Tonga, quand je dus faire ma déclaration de perte de carte bleue. (Ce qui, entre nous, est un scandale : au lieu de nous ficher, ils feraient mieux de nous ficher la paix, mais elle reste visiblement inconnue de leurs services, aussi se sont-ils mis à tenter de la cerner par une approche biométrique : les Français, par exemple, sont déjà identifiables dès que leur prend le goût de s’envoyer en l’air. Quant aux Anglais, toujours en avance d’un wagon, leur ADN a déjà cartographié pour 1 million d’entre eux ).
Vraiment, j’y perds mon latin dans cette transfiguration sans cesse. Et vous aez bien raison briger-toun de soulever la question de la ressemblance. Heureusement, me reste mon grec. Sagesse, bienvenue, venez donc m’éclairer de vos grands yeux, sur la terre comme au ciel.
Comment erre parad is yack — 26/11/2006 @ 3:49 am
Brigitte, si vos questions me dépassent, l’ourlet du temps que vous piquez sous nos yeux m’intrigue. Et si je vous le demandais, referiez l’Histoire pour nous??
PiY, les clichés figent la vie, tels la biométrie, c’est pourquoi je leur préfèrerai toujours les formes fuyantes. Dont la grâce de les toucher nous est parfois donnée…
Comment erre Marie Danielle — 26/11/2006 @ 7:51 pm
Vous m’avez aidé à comprendre un peu mieux l’art d’Alberto Giacometti, au lieu de bêtement l’apprécier avec démesure. La photo de Giacometti façonnant le buste de son frère Diego est fascinante!
Comment erre pat — 27/11/2006 @ 2:04 am
Alors il faut remercier Jean Clair, Pat!
J’ai fait deux autres emprunts en biblio, celui des Écrits de Giacometti lui-même (c’est fascinant, ce regard unique qu’ils portent sur le monde et les choses; les mots du peintre De Staël aussi constituent une parole toute particulière), et un ouvrage que lui avait consacré Carlo Huber en 1970, qui contient beaucoup de photographies d’œuvres que je n’avais encore jamais vues. Ça me fait penser que je dois reprendre la catégorisation de mes notes, et en faire une lui étant spécialement consacrée. À suivre…
Comment erre Marie Danielle — 27/11/2006 @ 4:10 am
Brigetoun,
l’art médiéval ignore la “ressemblance” parce qu’il ne s’intéresse pas à la réalité mais aux “idées” (au sens platonicien du terme, les “archétypes” si vous voulez) qu’exprime cette réalité et que l’art exprime à son tour à travers des symboles. Pas des paraboles, ni des comparaisons plus ou moins arbitraires et subjectives, mais des sym-boles.
C’est un art propre à des sociétés suffisament pénétrées de métaphysique pour ne (presque) plus s’intéresser à la dimension ontologique des choses.
Comme vous le remarquez, les préoccupations naturalistes reviendront dans l’art gothique, discrètement. C’est à la renaissance qu’elle s’imposeront.
On y a vu un progrès…
Comment erre Pablo — 27/11/2006 @ 5:40 am
Etant jeune [et c**], je ne comprenais pas Giacometti.
Ayant grandi [et devenu moins c**], j’ai commencé à voir au delà. Et là, ça m’a fait peur. Car le monde de Giacometti est terrible. Pas rassurant pour un sou. J’avais découvert l’émotion dans l’art moderne…
Comment erre uu — 27/11/2006 @ 8:17 am
Laissons parler l’artiste…
Comment erre seidrik — 27/11/2006 @ 10:45 am
Dites, Pablo, s’il y avait un livre à lire - bien que j’imagine qu’il y en ait plusieurs - pour s’y retrouver un peu en histoire de l’art, vous auriez une suggestion? Autrement, en vous lisant, je me suis demandée comment, si la société fut, un jour, pénétrée de métaphysique, comment expliquer dès lors un “retour” à la dimension ontologique des choses? En était-elle aussi pénétrée qu’il le semblait, ou cela pourrait-il être qu’il y a des cycles sociaux qui s’enchaînent les uns aux autres comme le font, par ex., les saisons?
UU, care to say more? Qu’as-tu entrevu qui soit si effrayant? En lisant Clair, j’ai vu un recoupement entre le regard de Giacometti et De Staël, celui de voir, et de donner à voir, la mort présente dans la vie. Ça trouve écho en moi dans cette notion de biologie qui ne m’a plus jamais quittée dès que je l’entendis, celle des cellules qui, pour se reproduire, meurent à elles-même. La mort agissant en nous à tout instant, et la vie renaissant aussitôt, jusque ce temps de la vieillesse où le renouvellement s’épuise… Et cette idée-là a connu toutes sortes de temps, en moi, temps de crises, temps sereins, etc., comme un ancrage. Me faudrait bien me pencher là-dessus un jour et écrire sur tous ces passages à la farine !;-)
Merci pour ces liens, Seidrik! J’y jetterai un coup d’œil en fin de journée.
Comment erre Marie Danielle — 27/11/2006 @ 1:58 pm
Tu l’as dit: la mort. Enfin, la condition humaine quoi.
Mais maintenant, c’est ce que j’aime dans l’art. Cette puissance d’évocation au delà des traits figuratifs.
D’ailleurs la seule sculpture que nous ayons [notre kdo d’anniv de 5 ans de mariage] a cette puissance d’évocation.
Tiens, j’en ferai une note un jour également… Pour demander aux blogueurs ce qu’ils voient eux, dans notre sculpture.
Bizz. Je me couche avant mon avion demain pour les US… Sorry, no time for a Canadian stop. Not this time…
Comment erre uu — 27/11/2006 @ 5:37 pm
You’re just a teaser, YouYou!! Maintenant, j’crève de curiosité, de voir ce qu’elle est, votre sculpture, et de qui elle est… Quelle belle idée de cadeau, en plussse! Par contre, vade retro le malheur, mais en cas de divorce, ça ne serait pas évident à diviser!
Have a nice trip in the USA.
Comment erre Marie Danielle — 27/11/2006 @ 5:52 pm
//Dites, Pablo, s’il y avait un livre à lire - bien que j’imagine qu’il y en ait plusieurs - pour s’y retrouver un peu en histoire de l’art, vous auriez une suggestion?//
Et bien cela va peut-être vous surprendre, mais la réponse est non. N’importe quelle encyclopédie fera l’affaire à condition d’en retirer toute observation et jugement et de n’en retenir que des dates, des noms, et des images.
Voyez-vous, le simple fait que l’histoire de l’art (plastique, pourquoi en exclure la musique et la littérature?) soit une discipline distincte de l’Histoire me parait une cornerie.
Autre cornerie, envisager comme production artistique les productions d’époques qui ignoraient de concept d’Art que l’on assimilait jusqu’à la Renaissance, encore elle ! à l’artisanat et au métier (c’est l’époque où les artistes ne signaient pas leurs oeuvres et il y aurait beaucoup à dire sur cet anonymat).
Sur l’art médiéval, vous pouvez vous pencher sur “Principes et méthodes de l’art sacré” de Titus Burckhardt. C’est très bon.
Quant à votre idée de cycle, elle est juste mais pas l’adjectif “sociaux”. Depuis marx et Auguste Comte, il a bon dos le social! Ne confondons pas la cause et l’un des effets (et même pas le plus spectaculaire).
Le livre de Burckardt en parle, d’ailleurs.
Comment erre Pablo — 28/11/2006 @ 5:04 am
Eh bien! Vous avez dû en feuilleter quelques-unes, d’encyclopédies, et plus d’une fois, et attentivement, pour parvenir à de semblables positions. Je ne savais pas que l’histoire de l’art s’enseigne ou se décline en étant aussi retirée du cours de l’Histoire, et en pareil cas, vous la faites effectivement apparaître comme une aberration, sinon une excroissance.
(je viens de me rendre compte que je vous ai tutoyé sur votre blog, alors qu’ici je vous vouvoie, comme vous le faites d’ailleurs… j’espère que le tutoiement ne vous aura pas incommodé, mais il est, en fait, l’expression de mon sentiment de proximité avec vos idées et votre sensibilité, je vous lis chez vous et me sens comme chez moi… je tâcherai tout de même de veiller là-dessus)
Si j’ai qualifié de sociaux les cycles évoqués, c’est par défaut. J’entendais plutôt “sociaux” en équivalence au temps d’une époque, mais ça restait flou… D’abord parce que je pressentais quelque chose plus que n’en étais assurée, ensuite discerner quel terme serait le plus judicieux exigerait un minimum de connaisance à ce titre.
Ils ont ce Titus Burckhardt à la Biblio, je viens de vérifier. Je crois même que Jean-Balthazar dit Flatun (il aime les noms composés, hein??
) en avait déjà parlé, sinon Milad. Merci pour la référence. Même si je désespère (pas si douloureusement, j’avoue) de pouvoir jamais maîtriser pareils repères historiques, quoique je sache qu’à force de s’y coller, on parvient à quelque chose. Je me dis parfois que j’aime trop la résonance, et pas suffisamment la contenance (les pieds-de-nez, c’est bon pour moi aussi, voyez-vous!).
Comment erre Marie Danielle — 28/11/2006 @ 5:55 am
je débarque avec mon petit pois dans le crâne - j”aimerais voir la statue du couple UU. Serais je très shématique en distingant pour l’art occidental
- idéalisme des grecs et des romans
- naissance de la bourgeoisie (ou clientélisme pour l’antiquité) et son appogée y compris dans son influence sur l’aristocratie : romain de l’époque républicaine, gothique, 17ème et 18ème
- société figée dans monde effervescent : fin gothique, 16ème, 19ème - pour les deux premiers recherche de l’influence antique, pour le dernier académisme
et pour l’art impérial romain, la contestation fin 19ème et depuis : expressionisme ou abstraction qui pour une part est une tentative de retour au clacissisme
Comment erre brigetoun — 28/11/2006 @ 7:00 am
C’est effectivement très schématique.
Je crains d’ailleurs de n’avoir strictement rien compris.
Marie-Danielle, vos tutoiements ne m’incommodent pas : je suis assez difficile à incommoder, en général.
L’histoire de l’art n’est séparable de l’histoire que quand cette dernière devient une simple chronologie d’évènements géo-politiques. Mais cela s’englobe dans le vaste mouvement de fragmentation de la connaissance (appelée “spécialisation”) qui est une des caractéristiques de la modernité. Quelques historiens d’inspiration marxiste ont fondé la “nouvelle histoire” dans les années 60. Il s’agissait d’étudier moins les évènements que l’évolution des moeurs et des mentalités. C’est très intéressant mais cela reste confiné à une approche sociologique.
Étudier l’histoire de l’art c’est au moins considérer ce dernier comme phénomène autonome. Outre qu’il n’existe comme tel que depuis la Renaissance (vous connaissez l’anecdote de Charles Quint ramassant le pinceau du Titien), c’est encore se livrer à cette fragmentation de la connaissance.
Comment erre Pablo — 28/11/2006 @ 7:16 am
Petit pois, Brigitte? J’aimerais bien l’avoir, çui-là; on peut se le procurer à l’épicerie?? Gastronome, l’épicerie, et bien bien fine, of course. D’où l’on voit ce qui soutient les écrits de tes notes. Mon aire du temps est plutôt fragmentée, en regard de la tienne.
Comment erre Marie Danielle — 28/11/2006 @ 5:29 pm
Pablo, je viens seulement de m’apercevoir que votre commentaire attendait d’être modéré. J’en suis désolée, je ne sais pas à quoi est due cette bizarrerie.
Imaginez-vous que ce soir, entamant la lecture du Giacometti de Carlo Huber, j’y trouve au départ une citation du problème plastique tel qu’il se posait au jeune artiste, et je trouve que ça fait drôlement écho à cette fragmentation de la connaissance que vous évoquez, si on transpose : «Impossible de saisir l’ensemble d’une figure (nous étions beaucoup trop près du modèle, et si on partait d’un détail, d’un talon ou du nez, il n’y avait aucun espoir de jamais arriver à un ensemble). Mais si, par contre, on commençait par analyser un détail, le bout du nez, par exemple, on était perdu. On aurait pu y passer la vie sans arriver à un résultat. La forme se défait, ce n’est plus que comme des grains qui bougent sur un vide noir et profond, la distance entre une aile du nez et l’autre est comme le Sahara, pas de limite, rien à fixer, tout échappe.»
Ça me rappelle une ancienne collègue de travail qui s’était étonnée un jour de découvrir que, par exemple, un problème avec le pancréas pouvait avoir des répercussions sur son cœur ou ses reins. Ça a l’air de rien, comme ça, mais au-delà de la cocasserie qui surgît alors à mon esprit, me disant que si nos organes n’avaient rien à voir les uns avec les autres, on pouvait se demander ce qui tenait ensemble toutes les parties et les “pièces” de notre corps, je trouvais que son ébahissement reflétait plus qu’une simple ignorance (tout le monde n’a pas étudié la biologie), mais une plaie de notre temps, cette surspécialisation où se trouve occultée toute notion de globalité ou d’interactivité. Il me semble pourtant que c’est durant mes années d’école secondaire que nous avions étudié la théorie des ensembles, en mathématiques, et que dès lors l’idée d’un grand ensemble contenant les plus petits se recoupant ou non devrait avoir instillé dans nos esprits au moins le pressentiment qu’un élément quelconque, pour être bien saisi, voire maîtrisé, nécessitait d’être considéré comme la partie d’un tout, dusse ce tout nous échapper…
Bref, Pablo, voilà que vous m’aurez permis de sauver du temps et soulagée préventivement de regrets inutiles. Je vous en suis reconnaissante, parce que votre critique tombe à point, et que je peux la transposer essentiellement, sur d’autres plans. Ça me permet d’affermir mes positions, ou de clarifier mes perspectives. Et mon aventure en écriture s’avère de plus en plus le canal privilégié de mon expression, du fait de trouver des locuteurs avec qui aborder, à ma hauteur, des sujets dont il me semble avoir accumulé des tonnes de perceptions, d’infos ou d’expériences pâtissant de ne pas participer comme elles le devraient ou le pourraient à la circulation des données, à leur tri, à leur analyse et à leur utilisation. D’ailleurs, ce que je viens d’énoncer est également, me semble-t-il, assez caractéristique de cette fragmentation de la vie pour notre époque. I mean, excepté peut-être en milieux plus privilégiés, les canaux d’échanges m’apparaissent comme étant soit déficients, soit absents, et l’accession à une pensée, voire une vie, bien personnelles, ça n’est franchement pas donné, et les vents ne sont pas extrêmement favorables à leurs développements. Comme quoi mes années de maladie ont eu du bon, tout de même.
Me faudrait voir à trouver comment ajouter une fonction de prévisualisation ici, parce qu’aussi qu’on écrit un commentaire de plus de 2 paragraphes, ça devient difficile d’évaluer la cohérence ou la clarté du propos.
Par ailleurs, pour fins de discussions, je maintiendrai le vouvoiement avec vous, car il favorise la nécessaire distance réflexive. Vous saurez donc que le tutoiement sera l’expression d’émotions chargées d’un sentiment de proximité indiscutable.
Comment erre Marie Danielle — 29/11/2006 @ 4:45 am
//la circulation des données, à leur tri, à leur analyse et à leur utilisation.//
Ce sont là des méthodes d’informaticien, donc détestables.
Ne triez rien : jetez tout en vrac et laissez macérer. Puis recueillez la mousse produite à la surface par la fermentation et observez-la à la lumière.
Vous pouvez également distiller le jus produit par la fermentation.
Comment erre Pablo — 29/11/2006 @ 5:13 am
Râââh… mais c’est que vous avez diantrement raison!
N’empêche que vous ordonnez au moins vos phrases, et les mots, les uns après les autres, en les triant, mmmmmm??
La poésie, ce peut effectivement être un alcool de grand cru, pur distillat dont jouir, mais la vendange sera d’autant plus joyeuse que les raisins auront été bien cultivés. Ce qui, je l’admets, mérite de garder les informaticiens à distance. Ou alors on les saoûle pour les empêcher de nuire.
Comment erre Marie Danielle — 29/11/2006 @ 8:07 am