«La grande aventure,
c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu,
chaque jour,
dans le même visage.
C’est plus grand que tous les voyages autour du monde.
»

Alberto Giacometti, 1901-1966


     «Il y a deux façons, à l’inverse, de réanimer un crâne, de lui donner par-delà la mort, l’apparence de la vie, ou plutôt d’en faire, selon l’expression de Giacometti, “quelque chose de vif et mort simultanément”, d’étrange et d’inquiétant, qui, participant des deux royaumes, participe aussi de l’horreur et du sacré. C’est, par exemple, de le munir d’un regard, c’est-à-dire d’inclure des yeux dans les orbites vides — c’est ce fantasme auquel Giacometti tentera de donner forme dans les dernières années de sa vie quand il dessinera des yeux vivants dans une tête de mort.»

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     «La ressemblance, c’est-à-dire non pas une conformité formelle, une homothétie trait pour trait, une équation entre sujet et objet, une sorte d’homéostase entre ce qui serait d’un côté le visage de chair, de l’autre le bloc de pierre, un équilibre égal, durable, permanent, éternel peut-être, de cette beauté éternelle et calme qui était celle de la grande statuaire antique, non plus un déséquilibre, une catastrophe sans fin, un déversement, un débordement, un transvasement, un étrange et inquiet balancement entre la vie et la mort, l’impossible essai, toujours recherché, de recueillir le flux entre deux visages, qui se déverseraient l’un dans l’autre, comme de l’eau qui file entre les doigts, le visage visé du modèle et le visage visant du sculpteur qui s’écrouleraient l’un dans l’autre, infusion de la vie vers la mort, et avancée simultanée de la mort vers la vie, cet écoulement perpétuel, cette transfusion du visage de celui qui regarde vers celui qui se voit regardé, mais aussi cette contenance de la mort dans la saisie de la vue, constituant finalement ce perpétuel aller-retour, ce sempiternel construire/détruire, façonner/effacer, cet entre-deux toujours en balance, en déséquilibre, ce “quelque chose de vif et de mort simultanément”, chassé-croisé de l’œil et du regard, de la main et de la matière, du désir et de son objet, de l’amour objectal et de l’effacement de son objet, bref l’essence même dont le travail de Giacometti sera fait.»

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     «…Giacometti allait répondre : qu’est-ce qu’un visage, sinon ce que je sais le moins?»
     «Car le visage, c’est précisément ce qui ne se peut mesurer, c’est justement ce qui fait de l’homme une non-chose, un non-objet, sans limites, un no-thing, tout ce qui fait que l’existence de l’autre, face à soi, n’est pas de l’ordre du “il y a”, du cela, du neutre, anonyme, mesurable, mis de l’ordre du “Il est quelqu’un”, un “toi”, un “tu”, un “vous”, qui m’interroge, me défie, m’arrête, me surprend, suspend mon attention. »
     «Le visage est ce qu’on ne peut tuer. Les nazis le savaient qui, comme le raconte Primo Levi, dès leurs sorties des wagons, défiguraient leurs victimes, les plongeaient dans l’anonymat du visage massifié et interchangeable, leur ôtaient dès leur arrivée au camp, leur identité faciale pour transformer chacun en Häftling, en “sans-visage”.
     Et que fut la vague de l’abstraction, après guerre, et là encore à rappeler le vers de Dante qui revient hanter la conscience de Primo Levi devant ce dé-visagement — «Qui non ha luogo il Santo Volto» — le lieu du voult, le visage en ce qu’il est envoûtement — sinon la continuation de cette même désinvolture, à ne plus pouvoir envisager le monde?
     Et c’est alors, en cette même époque, que Giacometti commença cette étrange entreprise de façonner des têtes ou plutôt, comme il le dit du titre d’une de ces œuvres, des têtes “qui regardent”, c’est-à-dire cette variété particulière de la tête qui prend sens de sa visée à autrui, et qu’on nomme un visage

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     «J’ai à diverses reprises usé du terme de mascarade. Le terme même est une anagramme de camarde : la mort et son homologue matériel, le masque. Le regard et sa métaphore osseuse, le nez, la chair mais aussi le décharnement, la danse macabre et le cortège carnavalesque, c’est tout ce dont Giacometti nous entretient dans cette tête de mort affublée d’un nez, dans ce cràne attribut de la mort qui exhibe, de façon si saugrenue, un nez, symbolique de l’organe de la génération.»

     
(L’extrait qui suit, traduit de : Carlo Collodi, Le Avventure di Pinocchio. Turin, Einaudi, 1968.)

«Il alla se regarder dans le miroir, et il crut voir quelqu’un d’autre que lui. Ce n’était plus l’image habituelle d’une marionnette de bois qui s’y réfléchissait, mais l’image vive et intelligente d’un bel enfant aux cheveux châtains, aux yeux bleus, à l’air gai et joyeux comme une matin de Pentecôte.»

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«Sans verser dans un parallèle trop facile, comment ne pas rappeler ce qu’avaient été le destin, la vie de Giacometti, confronté dans sa prime enfance à l’image d’un père docile et bienveillant, mais déjà artiste lui-même, peintre médiocre dont il lui fallait donc tout à la fois aimer, respecter et dépasser l’image, mais surtout d’une mère à la personnalité puissante et à la vitalité exceptionnelle, vers laquelle il retournerait chaque année jusqu’à sa mort? Lui-même ne pouvait-il s’accomplir comme artiste et réaliser une œuvre qu’à échapper aux mécanismes de bois, de ficelle et de plâtre des marionnettes, automates et autres objets qu’il façonna longtemps avant d’oser, devenu grand, affronter l’épreuve du miroir, et peut-être, dans cette épreuve, user de l’artifice de son double, son frère Diego, pour y découvrir, dans le façonnage de la glaise, l’image de la vie même, qui triomphe jusque dans la mort?»

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Extraits de :
Jean Clair,
LE NEZ DE GIACOMETTI.
Faces de carême,
figures de carnaval
,
Paris : Gallimard, 1992.