«Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau.»
     
Paul Valéry

 Selon Michel Tournier, le tatouage occidental est un phénomène totalement opposé au tatouage polynésien. Ainsi synthétise-t-il le sens des caractères du premier : «…quiconque a souffert dans un milieu misérable en gardera toujours la trace douloureuse sur son corps.», lui adjoignant les mots “émouvants et énigmatiques” de l’acteur Michel Simon, interrogé sur le fait qu’il était tatoué : «Mes amis le sont comme moi. Jamais un tatoué ne trahit.».


     Michel Tournier, à nouveau : «Le tatouage polynésien est lui aussi langage, mais primaire, primordial, originel. Par le tatouage, le corps devient corps-
signe. Il est grimoire, savoir, initiation. Et c’est là que la souffrance et l’indélébilité prennent un sens tout différent de celui qu’elles ont en pays occidentaux. (…) Mais la souffrance et l’indélébilité du tatouage polynésien sont loin de signifier misère et salissure (…). C’est le corps-joyau et le visage-bijou. Le tatouage polynésien se veut d’abord déclaration d’amour. Mais ce signe n’est pas dépourvu de sens. Il porte une parole qui doit être harmonieuse. C’est un corps-poème. Et cette parole doit être véracité et fidélité. C’est le corps-signature.
»

     La légende :
     
     «À Tahiti, selon une tradition locale la pratique du tatouage serait d�origine divine : durant le Po’ (période obscure), elle aurait été créée par les deux fils du dieu Ta’aroa, Mata Mata Arahu (qui imprime avec du charbon de bois) et Tu Ra’i Po’ (qui réside dans le ciel obscur). Ces deux dieux faisaient partie du groupe des artisans avec Taere, un dieu d’une grande habilité, et Hina Ere Ere Manua (Hina au caractère impétueux), la fille aînée du premier homme, Ti’i, et de la première femme, Hina. En grandissant, Hina Ere Ere Manua devint «Pahio» et fut recluse dans un endroit clos, sous la surveillance de sa mère, pour préserver sa virginité. Mais les deux frères Mata Arahu et Tu Ra’i Po’ décidés à la séduire, inventèrent le tatouage, s’ornèrent du motif appelé Tao Maro Mata et réussirent ainsi à l’arracher au lieu où elle était jalousement gardée : car, poussée par le désir de se faire tatouer, Hina Ere Ere Manua réussit à tromper la vigilance de sa mère et fut finalement tatouée.
     Telle est donc l’origine divine du tatouage : au début il fut pratiqué pour les fils du dieu Ta’aroa, la principale divinité tahitienne. Ces derniers l’enseignèrent aux hommes qui, trouvant cette pratique extrêmement décorative, en firent abondamment usage. Les deux fils du dieu Ta’aroa, Mata Mata et Tu Ra’i Po’ devinrent donc les dieux du tatouage. On invoquait toujours ces illustres prédécesseurs avant d’entreprendre un tatouage, afin que l’opération soit parfaite, que les dessins se révèlent agréables à l’œil. En souvenir de cette légende, on conservait les figures des deux dieux dans les Marae où des Tahu’a, les experts pratiquaient cet art. Il s’agit d’une forme de culture traditionnelle qui s’est maintenue telle quelle dans nos îles d’autant plus qu’aucune influence n’a pu en altérer les méthodes ni la manière d’appliquer les dessins sur la peau.
»

     «À Tahiti, combattue par les religions importées d’Occident, la technique du tatouage était tombée en désuétude, à tel point que personne n’était en mesure de l’exécuter. C’est donc chez nos voisins du Pacifique, où elle a su résister à l’érosion des siècles, que nous avons redécouvert cette pratique. En effet, la véritable renaissance de l’art du tatouage à Tahiti est due au concours des tatoueurs samoans, à partir des fêtes du Tiurai de 1982 : ce fut une étape essentielle du processus de retour à la culture originelle et du combat pour la survie et la sauvegarde des coutumes polynésiennes.»

     Les deux extraits précédents sont tirés des textes de Raymond Graffe (Grand Prêtre du Marae et du Tatouage) qui accompagnent les somptueusement séduisantes photographies de Gian Paolo Barbieri, dans le livre que Taschen lui a consacré, Tahiti Tattoos, préfacé par Michel Tournier. On retrouve également certaines impressions de Gauguin relatées dans son livre Noa Noa, dont l’une, très forte, fait état d’une “mauvaise pensée” éprouvée par Gauguin comme le fardeau de la “civilisation pervertie” qu’il a voulu fuir. Sont aussi abordées brièvement l’opération du tatouage, sa typologie et ses sens, mais ce sont les photographies qui abondent majoritairement, et l’on s’en réjouit, car il est impossible de s’en repaître.
     
     La force de ces images est telle qu’on ne peut que s’interroger, après les avoir contemplées. Si, autrefois, les religions importées d’Occident ont voulu effacer ces coutumes polynésiennes, ne voit-on pas aujourd’hui les dieux Économie et Progrès balayer —plus ou moins volontairement, plus ou moins consciemment— les particularités culturelles des peuples vivant sur cette Terre qui nous héberge? Une tradition, à moins qu’elle ne soit absolument nocive ou répressive, ne peut-elle pas se concilier avec l’évolution? Pourquoi des modes de vie anciens ne pourraient-ils se perpétuer?


     
     
Gian Paolo Barbieri, Tahiti tattoos, Taschen, 2002. 126 pages.
     
     
Certaines images de cette note proviennent du portfolio de 16 photographies présenté sur le site Fine Art Photography.