Jusqu’ici, tout au long de ma vie, je me suis toujours tenue à carreau, menant une vie plutôt rangée, et y a pas beaucoup de raisons pour que ça change. Rien d’étonnant si l’on considère qu’à 7 ou 8 ans déjà, j’ai solennellement annoncé à ma mère que j’épouserais Roger Moore quand je serais grande. M’enfin, c’est vrai quoi, désirer être l’épouse d’un Saint -le petit catéchisme avait “labouré et fertilisé” le terreau- ne force aucune logique quand on s’est infatuée d’un mâle à l’aura aussi divinement sexy… Avoir des démêlés avec la justice m’était pour le coup impensable, c’aurait été trahir mon bel idéal de jeunesse : imaginez la dévastation intérieure !


Par conséquent, volonté d’évitement d’éventuels problèmes avec les autorités, mais ça a été une tout autre paire de manches vis-à-vis de l’”Autorité”. La définition selon la 6e acception de mon Petit Robert, je ne l’ai pas souvent trouvée incarnée sur rmon chemin : «Supériorité de mérite ou de séduction qui impose l’obéissance, le respect, la confiance». Ce doit être aussi rare que… de l’air frais dans un caveau où on aurait empilé les cadavres des victimes d’une guerre, pour prendre un exemple au hasard.

Si la voie de la délinquance m’était interdite (il faut abréger l’écrit, parfois), et si je me suis longtemps montrée aussi sage qu’une image (sauf, pour être tout à fait honnête, en quelques situations notables), je n’étais pas moins rebelle intérieurement pour autant. Le nœud dans la ramure de la petite fille allant croissant aurait pu se décortiquer comme suit : comment éviter de commettre des actes que je jugeais détestables, et comment échapper au contrepied systématique devant ce que je réprouvais, réaction par trop enfantine qui ne nous octroie absolument aucun sentiment de réelle liberté ? (je vous rassure, j’ai eu beau être une enfant très précoce, je sentais ce nœud plus que je n’aurais su en parler)

Conjuguer avec une quantité de facteurs de contrainte -internes et externes, intra et extra familiaux et environnementaux, religieux et historiques- peut désespérer. Toutefois, tant que l’imputabilité n’était pas de l’ordre d’un pouvoir de vie ou de mort sur des êtres humains, le minimum vital était irrigué. Fiou. Par ailleurs, je bénéficiais de privilèges certains par devers suffisamment de normes pour me sentir reine de mon minuscule royaume personnel. Mais, dans la réalité, y avait franchement pénurie de modèles à imiter pour déjouer les pièges du pouvoir, de quelque côté qu’on regardât. «En quelle prison gémit tout être», qu’il disait, Hans. Tu parles, oui. Saut dans le temps : démarche d’analyse excepté -mais son champ de défrichement est d’ordre de l’intime avant que de mener au social hors nos lieux familiers- ma quête de liberté et de dignité s’est pratiquement frappée contre bien des murs.

Ce long préambule sert surtout d’entrée en matière pour un sujet assez peu abordé, du moins ici, au Québec, bien que j’ai l’impression que des figures le représentant ont émergé plus nettement de l’ombre autour du sommet de la ZLEA (Zone de Libre Echange des Amériques). En tout cas, sa découverte demeure relativement récente pour moi. N’en reste pas moins que, encore de nos jours, le terme demeure négativement connoté pour une large part. Il s’agit donc de l’anarchisme. Alors ? Reprenons le dico :
1. Conception politique qui tend à supprimer l’État, à éliminer de la société tout pouvoir disposant d’un droit de contrainte sur l’individu.
2. Refus de toute autorité, de toute règle.
La définition du terme anarchie parle carrément, elle, de «Désordre résultant d’une absence ou d’une carence d’autorité.», et par extension, de «Confusion due à l’absence de règles ou d’ordres précis». Selon ses représentants, ce caractère de chaos serait, paraît-il, faussé, et si l’on se donne un peu la peine de jeter un coup d’œil sur son histoire et la variété de points de vue en ce domaine, on constate la superficialité et le déchaussement de nos conceptions.

Quoiqu’il en soit, je me propose de plancher sur cette question à l’avenir, et de soumettre le fruit de mes recherches et de mes réflexions à la discussion. Qui sait si je ne parviendrai pas à le faire aussi plus littérairement. À ce jour, mon intérêt pour la pensée anarchiste se fonde majoritairement sur cette nécessité qui est mienne de déterminer ce qui mérite respect et considération, et en quelle manière. À quoi sommes-nous soumis, pourquoi et pour quoi.

Je n’en suis pas à vouloir la suppression de l’État et ai de sérieux doutes d’y venir, toutefois je peux questionner la légitimité de ses décisions, de ses représentations et de ses applications. Je n’en suis pas à refuser toute autorité, ça me paraît actuellement inconcevable qu’une société parvienne à s’établir tout à fait autrement. Mais le discours que tient l’anarchisme soulève de bonnes questions quant aux types de rapports entretenus par les membres qui composent notre -micro ou macro- monde, et vis-à-vis de leur légitmité, comme par devers nos institutions. Voilà pour cette mise en perspective qui, je l’espère, rend un peu clairement compte de l’approche que j’aspire à tenir. Et vous, de la retenir ?

Ah oui, dire aussi -encore, mais autrement- que je n’ai pas attendu d’apprendre qu’il existait un mot qui qualifiait ce dont j’étais en quête pour la mener, et qu’il s’agit bien de continuer à la mener. Le mot m’a permis de nommer, et la pensée qu’en ont élaborée ses ambassadeurs me servira d’appui, de repère ou de piste de réflexion. Qui peut prétendre endosser complètement la pensée d’un autre ou qui peut-on lui associer parfaitement ? Nul n’est un clone, et un habit fait sur mesure pour l’un n’épousera jamais tout à fait les formes d’un autre ou nous apparaîtra sous un autre jour. Détestant les étiquettes qui figent et enferment, je peine à dire que je suis telle ou telle chose, il y a un je ne sais quoi de trop définitif dans ces affirmations (et pourtant je tombe régulièrement dans le piège, ou en joue). Ainsi, dans ce poème écrit en janvier 2005, intitulé : Je suis une anatife libre !, j’ai opéré un glissement sur ma dénomination de départ, induisant ainsi une sorte de flottement [que je veux] on ne peut plus libre. Le revoici :

     
               Je suis une anatife libre !
     
               Je suis l’anecdote de la folie
               Je suis contrefaçon de valeur
               Je suis l’anathème de l’aliénation
               Je suis l’absurdité de la réduction
               Je suis une disqualification de qualité
               Je suis l’exode inapparent qui se fait jour
               Je suis le drame statistiquement banalisé
               Je suis le point biographique critique
               Je suis la doberman de ma liberté
               Je suis une aberration poétique
               Je suis le silence de l’enfance
               Je suis une drôle d’histoire pas drôle du tout
                          comme il y en eut
                          comme il y en a
                          comme il y en aura tant
               
               Être la juste Furie
               Être le doute des doctrinaires
               Être la doberman de la Liberté
               Être la vie courante de la veine
               Être la haute-contre de la gravité
               Être la contrebasse de la légèreté
               Être l’accoucheuse des vies minéralisées
               Être la dissolution de la turpitude
               Servir de repoussoir à la dignité
               Méduser l’autorité impudente
               Incarner le pragmatisme idéal
               Contrebraquer la violence en douceur
               Rétablir le circuit du cerveau disjoncté
               Trouver le préalable dans l’oeuf sans le tuer