02/09/2006 6:12 pm
S’il te faut repartir,
prends appui
contre une maison sèche.
N’aie point souci
de l’arbre grâce auquel,
de très loin,
tu la reconnaîtras.
Ses propres fruits le désaltèreront.
Levé avant son sens,
un mot nous éveille,
nous prodigue la clarté du jour,
un mot qui n’a pas rêvé.
Espace
couleur
de pomme.
Espace,
brûlant compotier.
Aujourd’hui
est un fauve.
Demain
verra son bond.
Mets-toi à la place des dieux
et regarde-toi.
Une seule fois en naissant échangé,
corps sarclé où l’usure échoue,
tu es plus invisible qu’eux.
Et tu te répètes moins.
La terre a des mains,
la lune n’en a pas.
La terre est meurtrière,
la lune désolée.
La liberté,
c’est ensuite le vide,
un vide
à désespérément recenser.
Après,
chers emmurés éminentissimes,
c’est la forte odeur
de votre dénouement.
Comment vous surprendrait-elle ?
Faut-il l’aimer
ce nu altérant,
lustre d’une vérité
au cœur sec,
au sang convulsif !
Avenir
déjà raturé !
Monde plaintif !
Quand
le masque
de l’homme
s’applique
au visage de la terre,
elle a
les yeux crevés.

Sommes-nous
hors de nos gonds
pour toujours ?
Repeints
d’une beauté sauve ?
J’aurais pu
prendre la nature
comme partenaire et
danser avec elle
à tous les bals.
Je l’aimais.
Mais deux ne s’épousent pas
aux vendanges.
Mon amour préférait
le fruit à son fantôme.
J’unissais l’un à l’autre,
insoumis et courbé.
Trois cents soixante-cinq nuits
sans les jours, bien massives,
c’est ce que je souhaite
aux haïsseurs de la nuit.
Ils vont nous faire souffrir,
mais nous les ferons souffrir.
Il faudrait dire à l’or qui roule : “Venge-toi.”
Au temps qui désunit :
“Serai-je avec qui j’aime ?”
Ô, ne pas qu’entrevoir !
Sont venus des tranche-montagnes
qui n’ont que ce que leurs yeux
saisissent pour eux.
Individus prompts à terroriser.
N’émonde pas
la flamme,
n’écourte pas
la braise
en son printemps.
Les migrations,
par les nuits froides,
ne s’arrêteraient
pas à ta vue.
Nous éprouvons
les insomnies du Niagara
et cherchons
des terres émues,
des terres propres
à émouvoir une nature
à nouveau enragée.
Le peintre de Lascaux,
Giotto, Van Eyck, Uccello,
Fouquet, Mantegna,
Cranach, Carpaccio,
Georges de La Tour,
Poussin, Rembrandt,
laines de mon nid rocheux.
Extraits de Contre une maison sèche, in :
René Char, Le Nu perdu, Gallimard, 1971.






Merci d’avoir mis mon blog parmi tes liens, Marie-Danielle. J’en suis très flatté.
Comment erre Ramiel — 04/09/2006 @ 7:13 am
Très bien les extraits de Contre une maison sèche avec ses superbes images… c’est une belle trouvaille.
Comment erre michel — 04/09/2006 @ 9:27 am
Ma chère Miroir-femme-de-sable,
Heureux qu’en autre blog, aie pu vous divertir…
Pour le gaz hilarant, hélas, ma bonbonne est désespérément vide… épuisée…
Mais je compense en savourant vos espiégleries.
Avec mes très cordiales salutations complices.
Viator Helveticus
Comment erre Peter Lorne — 04/09/2006 @ 9:27 am
Puissant poème. Très écologique : l’ultime soupir des illusions perdues. C’est beau à s’en fendre l’âme. On sent bien que René Char est un contemporain de Bernard Charbonneau (je reviendrai à celui-ci sous peu). Cette génération de consciences éveillées avait tout vu venir, tout anticipé, tout compris. Puissions-nous les saisir tant qu’il est encore temps… mais est-il encore temps?
Comment erre Christian Aubry — 04/09/2006 @ 12:12 pm
— > Ramiel, vos réflexions, votre culture et votre vision du monde méritent considération, et je goûte beaucoup les échanges que suscitent nos différences ou nos questions propres, alors le lien, vous pensez bien, allait de soi. Peut-être puis-je tout de même dire que tout ça aurait pu ne pas se produire si ce n’était d’avoir fréquenté un même lieu durant un moment, ce qui permet parfois d’ouvrir un passage autrement [quasi] impossible, sinon improbable d’évidence.
— > De ce que j’ai lu de René Char jusqu’ici, Michel, je dois dire que tout ce Nu perdu de René Char me touche et m’interpelle fortement. Le retranscrire permet son imprégnation, alors que cela t’ait plu ne fait qu’ajouter à la chose, merci.
— > Peter-Viator : quel plaisir ! qu’est-ce que je me suis régalée hier soir en lisant votre “rapport de filature”, chez Passou !! Leur lecture est addictive dès le premier “fix”, nous sommes déjà en manque, il faudra trouver à vous suppléer en gaz, grands dieux, je vais faire des recherches et en appeler à la communauté littéraire internationale afin que nous y pourvoyions !!
M_E_R_CI !
— > Christian, je suis toujours fascinée qu’on puisse extraire un thème ou les idées principales d’un texte aussi aisément que vous le faites, moi je suis là à me perdre sur tous les chemins et sentiers qui se dessinent à mes yeux et tous ces signes qui clignotent… C’est pas de tout repos, mais c’est toutefois extra, comme dit la chanson.
Je ne savais pas que Char et Charbonneau s’étaient fréquentés. J’avais déjà cité ce dernier ici et là, mais ne le connais guère plus. Le drame de l’interminable liste de must-be-read !! Toutefois, ça viendra sûrement, puisque à lui seul, il m’intéressait déjà, d’autant du fait que Char et lui aient connu une certaine mise en partage…
Je considère qu’il est toujours temps, tant que l’on est vivant. Tu connais le vieil adage, “Tant qu’il y a de la vie…”
Dans l’attente de te lire au sujet de BC.
Comment erre Marie Danielle — 04/09/2006 @ 1:56 pm
Chère Marie, le fait que tu aies cité Charbonneau il y a déjà un an, en ces lieux, alors que je viens juste de le découvrir, m’épate plus que tout. Je suis estomaqué par ce que je suis en train de lire à son sujet et je te conseille absolument la lecture de ce petit livre de 196 pages, qui permet de prendre la mesure de l’oeuvre dans son ensemble avant de se coltiner son abondante bibliographie.
Ceci dit, je ne sais pas si (ni ne crois que) Charbonneau et Char se sont rencontrés. Ce qui est patent, en revanche, c’est qu’ils étaient faits pour s’entendre, à en juger par le poème ci-dessus et, notamment, par ces vers: « La liberté, / c’est ensuite le vide, / un vide à
désespérément / recenser. » … « Quand / le masque / de l’homme / s’applique / au visage de la terre, / elle a / les yeux crevés. » Si Charbonneau avait été poète plutôt que philosophe, il aurait certainement pu écrire cela.
Comment erre Christian Aubry — 04/09/2006 @ 11:47 pm
Marie-Danielle, j’ai évoqué le lien renvoyant à mon blog sur mon autre blog, plus tribunicien, pour ainsi dire, à cet endroit : http://entrenous74.com/forum74/weblog_entry.php?e=225 . J’y ai mis moi aussi un lien. Sur mon blog philosophique, je ne contrôle rien. Je ne peux rien faire. Pas mettre de lien. C’est à cause de cela que j’en ai deux.
Comment erre Ramiel — 05/09/2006 @ 1:43 am
— > Christian, je me réjouis moi aussi de découvrir des correspondances, et plus encore des perspectives d’échanges que ça laisse entrevoir. On en causera bien de visu, un de ces jours…
— > Merci pour votre lien, Ramiel. Au sujet de votre blog, si je peux me permettre, les potentialités semblent effectivement un peu limitées, ça ne vous dirait pas d’en prendre un gratuit chez un autre hébergeur ? J’y verrais plusieurs avantages, en ce qui vous concerne. Enfin, je ne suis pas une experte en tout à cet égard, mais si je peux vous être de quelque utilité, n’hésitez pas à m’en faire part !
Comment erre Marie Danielle — 05/09/2006 @ 10:59 am
Cela vient de mon ordinateur, et non de mon hébergeur. Merci quand même.
Comment erre Ramiel — 05/09/2006 @ 12:06 pm