S’il te faut repartir,
prends appui
contre une maison sèche.
N’aie point souci
de l’arbre grâce auquel,
de très loin,
tu la reconnaîtras.
Ses propres fruits le désaltèreront.
     
Levé avant son sens,
un mot nous éveille,
nous prodigue la clarté du jour,
un mot qui n’a pas rêvé.


     

Espace
couleur
de pomme.
Espace,
brûlant compotier.
     
     
Aujourd’hui
est un fauve.
Demain
verra son bond.

     

     

Mets-toi à la place des dieux
et regarde-toi.
Une seule fois en naissant échangé,
corps sarclé où l’usure échoue,
tu es plus invisible qu’eux.
Et tu te répètes moins.
     
La terre a des mains,
la lune n’en a pas.
La terre est meurtrière,
la lune désolée.

     

La liberté,
c’est ensuite le vide,
un vide
à désespérément recenser.
Après,
chers emmurés éminentissimes,
c’est la forte odeur
de votre dénouement.
Comment vous surprendrait-elle ?
     
Faut-il l’aimer
ce nu altérant,
lustre d’une vérité
au cœur sec,
au sang convulsif !

     

     
Avenir
déjà raturé !
Monde plaintif !
     
     
Quand
le masque
de l’homme
s’applique
au visage de la terre,
elle a
les yeux crevés.

     

Sommes-nous
hors de nos gonds
pour toujours ?
Repeints
d’une beauté sauve ?
     
J’aurais pu
prendre la nature
comme partenaire et
danser avec elle
à tous les bals.
Je l’aimais.
Mais deux ne s’épousent pas
aux vendanges.

     

Mon amour préférait
le fruit à son fantôme.
J’unissais l’un à l’autre,
insoumis et courbé.
     
Trois cents soixante-cinq nuits
sans les jours, bien massives,
c’est ce que je souhaite
aux haïsseurs de la nuit.

     

     
Ils vont nous faire souffrir,
mais nous les ferons souffrir.
Il faudrait dire à l’or qui roule : “Venge-toi.”
Au temps qui désunit :
“Serai-je avec qui j’aime ?”
Ô, ne pas qu’entrevoir !
     
     
     
Sont venus des tranche-montagnes
qui n’ont que ce que leurs yeux
saisissent pour eux.
Individus prompts à terroriser.

     

N’émonde pas
la flamme,
n’écourte pas
la braise
en son printemps.
Les migrations,
par les nuits froides,
ne s’arrêteraient
pas à ta vue.
Nous éprouvons
les insomnies du Niagara
et cherchons
des terres émues,
des terres propres
à émouvoir une nature
à nouveau enragée.
     
     
Le peintre de Lascaux,
Giotto, Van Eyck, Uccello,
Fouquet, Mantegna,
Cranach, Carpaccio,
Georges de La Tour,
Poussin, Rembrandt,
laines de mon nid rocheux.

     

Extraits de Contre une maison sèche, in :
               René Char, Le Nu perdu, Gallimard, 1971.