23/07/2006 10:28 am
« Jusqu’à la découverte de ce texte éblouissant,
Cartier-Bresson n’avait envisagé la question que d’un point de vue technique de chasseur : tremblement du tireur, aisance de la détente, précision du tir… La concentration ne suffit pas à donner à l’âme son armature interne, qu’il s’agisse de la manière de respirer, de regarder ou d’être absorbé par l’action. Mais en se pénétrant de l’essence du coup grâce à l’enseignement du zen, il entrevoit dès lors toutes possibilités du satori, cette intuition qui invite à outrepasser les limites traditionnelles de l’ego. En apprenant à bien attendre, il modifie son rapport avec le temps et ne ressort pas seulement instruit mais édifié par le dialogue entre le Maître et l’élève, tel que le rapporte Eugen Herrigel :
« Le coup parfait ne se produit pas au moment opportun parce que vous ne vous détachez pas de vous-même. Vous ne tendez pas vos forces vers l’accomplissement mais vous anticipez l’échec… L’art véritable est sans but, sans intention… Libérez-vous de vous-même, laissez derrière vous tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez, de sorte que de vous il ne reste plus rien, que la tension sans aucun but. »
De prime abord, le photographe en Cartier-Bresson est marqué par la pensée de Herrigel.
Mais, à l’issue de plusieurs lectures, c’est sa vision du monde qui s’en trouve bouleversée. La philosophie de l’existence qu’il en retient est faite d’idées d’autant plus complexes que déconcertantes. À savoir qu’il faut vivre l’instant présent, car le futur s’éloigne comme la ligne d’horizon, au fur et à mesure qu’on s’en rapproche. Ou qu’être soi, c’est être en dehors de soi. Ou même qu’en visant la cible nous avons une chance de nous atteindre. Ou encore que le monde extérieur nous renvoie à nous. Ou qu’il faut arriver doté d’une grande force et repartir en s’oubliant.
S’oublier, s’abstraire, ne plus rien prouver… Alors seulement, quand il n’est plus considéré comme un passe-temps mais comme une question de vie ou de mort, le tir à l’arc devient un art sans art, et l’archer en lutte contre lui-même. « Maître et non Maître », puisqu’il est mentalement capable d’atteindre sa cible sans arc et sans flèche. Cartier-Bresson saura s’en rappeler quand il aura à préciser une fois pour toutes les conceptions de la photographie. »

Extrait de :
Pierre Assouline, Cartier-Bresson. L’oeil du siècle, Ed. Plon, 1999.



