22/07/2006 1:16 pm
La Pinède, la Sonate et la Légende
Je devais avoir 13 ans.
Après avoir écumé tout le village, puis le Ruisseau et la Rivière (ainsi avaient été nommées les terres résidentielles à l’Est et à l’Ouest de mon village), j’étais parvenue à vendre les trois caisses de crayons couleurs en feutre. La compagnie offrait divers objets en récompense, selon la quantité de nos ventes. Mon rêve, celui qui en exigeait le plus : un vélo. Jusque là, je m’étais instituée vendeuse itinérante pour divers menus fretins, c’était toujours ça de fait en argent de poche mais, le vélo… Ma première acquisition autonome, mon premier véhicule de liberté dans l’espace du réel.
De tous mes déplacements, le souvenir d’un lieu en particulier, où je me suis occasionnellement aventurée seule, ce qui n’allait pas de soi pour l’insécure fillette que j’étais : une sorte de petite pinède située sur le rebord d’un terrain escarpé surplombant la mer, en tout cas suffisamment élevé pour ne pas y descendre la rejoindre. J’aimais l’ombragé de ce sous-bois tapissé d’aiguilles brunies, presque roussies, légèrement en retrait du Chemin du Roy et bordé de terrains totalement défrichés puis gazonnés. Une halte où régnait une autre lumière, une autre vie. Une halte où entendre les murmures d’autres vivants, où entendre autrement ceux-là devenus plus familiers.
La pinède revêtait des airs plus inquiétants les soirs où j’allais garder
les enfants de ce couple ayant logé leur maison tout près d’elle. Ces soirs-là, j’expérimentais sérieusement toute une gamme de sensations due à une architecture inconnue éloignée des repères du repaire familial. Mais, l’abondance de chips et de chocolats dont s’empiffrer, des enfants qui ne s’éveillaient pratiquement jamais durant ces veillées s’avançant souvent jusque très tard dans la nuit, et l’une des meilleures payes dans ce marché limité de l’emploi pour adolescents venaient à bout de toutes les frayeurs, petites ou grandes !!
Un jour, la dame du couple - et l’emploi du terme de dame vaut dans son sens d’exception, les manières de la belle indienne avaient autant de classe qu’elles étaient d’un naturel empreint de simplicité - m’encouragea plus qu’elle ne m’autorisa à écouter leur collection de disques. Je me revois, dans ce salon attenant à la salle à manger, assise à leur grande table alignée tout le long de la très large baie vitrée dont la vue donnait à l’Est sur la pinède, au Sud sur cette mer qu’était pour nous la Baie des Chaleurs. Je rêvassais souvent, à la regarder, amusée des jeux de lumières qui, par beau temps, dansaient sur la lointaine ligne d’horizon, pareils à des clins d’oeil de ce qui s’avérait être les terres nouveau-brunswickoises.
Rien, rien ne dépassera jamais ces sensations fortes, celles de sentir s’engouffrer en soi des mondes qui pourtant s’ouvrent devant nous. Le piano jouant Beethoven dont la Sonate à la Lune venait enchanter celle, bien ronde, qui endiamantait les flots baignant ma vue, de part et d’autre de cette fenêtre. Et le Cheval Blanc de Claude Léveillée qui venait galoper sur ces vagues tranquilles, qui m’emportait, qui m’entraînait, qui m’emmenait chevaucher l’immensité à voir ou à imaginer.
La Pinède, la Sonate et la Légende, trinité de passages premiers entre les mondes du dedans et ceux du dehors, éprouvés en ma Solitude gardienne encore neuve.




Si je m’écoutais, je retirerais aussitôt ce texte. Non que j’en renie absolument le contenu, je ne le pourrais pas. Mais j’éprouve le sentiment qu’il est à l’image d’une photographie prise hors foyer. Un exercice pour parvenir à le saisir. Et un écartèlement qui ne m’est pas nouveau : la poésie, ou la narration ? Et pourtant l’un et l’autre se nourrissent souvent mutuellement. Voilà.
Comment erre Marie Danielle — 22/07/2006 @ 8:18 pm
Superbe…
Comment erre Daniel — 22/07/2006 @ 9:20 pm
Hé, long time no see ! Que devenez-vous, mister Daniel ?
Merci, pour avoir laissé votre paraphe, et pour ce qu’il dit. Je demeure un peu dans le doute, malgré tout. Ou sur ma faim, tiens, ça traduirait plus justement mon sentiment.
Et pis je viens de réparer une terrible bévue. La sonate, elle est de Beethov’, pas de Mozart, salsifis !
Comment erre Marie Danielle — 22/07/2006 @ 9:36 pm
Bon, quelques corrections apportées, dont cet ajout en fin de texte, celui-là même qui boucle la boucle sur laquelle je m’étais penchée…
Comment erre Marie Danielle — 23/07/2006 @ 2:11 pm