(Le texte qui suit est une lettre que j’ai adressée aujourd’hui aux courriers des lecteurs des journaux La Presse et Le Devoir (mais sans les liens inclus à la fin). Dans l’incertitude de sa publication, et parce que plusieurs d’entre vous n’ont pas accès à la presse d’ici, je le publie donc dans mon espace.)

Début décembre, une situation à figure de contrainte
s’est avérée exercer sur moi une impression
franchement inattendue.
Un papillon qui aurait
osé faire escale
en se posant sur
l’un de mes doigts
n’aurait pas laissé plus
délicate trace. Une trace légère dont je
souhaiterais conserver vive et mouvante l’empreinte…

Début décembre donc, je rejoignais pour la première fois les rangs des quelques 800 milliers de personnes fréquentant mensuellement les comptoirs alimentaires canadiens. La gêne financière des demandeurs que j’ai croisés là se doublait parfois d’un sentiment d’humiliation qui leur faisait le regard fuyant. Peut-être se triplait-elle également d’une colère étouffée par l’impuissance ou pire, d’un triste abattement.

Besoin essentiel s’il en est un, tout comme l’eau, l’accès à la nourriture compte pourtant parmi les Droits fondamentaux de l’Homme, droits lâchement bafoués de façon chronique. C’est là une atteinte à la dignité humaine inadmissible, et il est hors de question pour moi de me retrouver couverte du manteau de la honte du fait de mon incapacité actuelle à subvenir adéquatement à ma subsistance.

Le comptoir où je me suis présentée fait partie des différents services chapeautés par le Service de Nutrition et d’Aide Communautaire. Là, employés et bénévoles se font maillons d’une chaîne de solidarité entre un organisme tel que Moisson Montréal, qui leur fournit des provisions, et les gens qui sont dans le besoin. J’y ai été reçue avec respect et cordialité, et pendant que la responsable à l’accueil évaluait ma situation et mes besoins, deux autres personnes s’affairaient à remplir pour moi un grand sac d’épicerie des victuailles disponibles.

Ce grand sac, il m’a fallu le diviser en deux tellement il était lourd et compact : trois gros oignons rouges, des pommes, des pommes de terre, une laitue romaine, un repas surgelé, un emballage de mini- muffins aux bananes, une grosse miche de pain de blé entier ainsi que deux baguettes de pain, deux yogourts aux fruits… J’en oublie, peut-être. Évidemment, les produits ne sont pas de la plus grande fraîcheur quoique encore bien comestibles, et ceux portant une date d’expiration indiquent celle du jour, mais on s’arrangera pour en tirer le meilleur profit.

Si j’ai tenu à vous communiquer cela, c’est à cause de ce que j’ai éprouvé au moment d’apprêter ces aliments et de les manger : jamais nourriture ne m’a semblé plus vivante. Et fortifiante. À cause de tous ceux dont les battements de coeur ont animé leurs bras et leurs pas afin de soulager la faim d’autres qui, souvent, ne parviennent même plus à boucler une ceinture déjà bien serrée. Je les imaginais, et cela me mettait en joie, en dépit du reste. Mais pourquoi à ce point, et pourquoi dure-t-elle encore en moi, sans que j’aie même à l’évoquer consciemment ?

Il m’a fallu y réfléchir. Et j’en suis venue à mesurer l’ampleur du sas par lequel la marchandisation de la nourriture la fait passer jusqu’à lui ôter tout le sens de la récolte des fruits d’un travail vital à la survie de chacun. Ma joie s’apparente ainsi à celle éprouvée lorsque nous allons dans un marché public où maraîchers et cultivateurs se rendent de bon matin avec leurs produits frais. Elle est aussi de l’ordre d’un bon repas pris en plaisante compagnie au restaurant, ou mieux encore lorsqu’il est préparé par des proches et partagé avec eux, qu’ils soient de la famille ou des amis chers.

Mais, plus précisément encore, ma joie est issue de l’expérience d’un don totalement gratuit que m’ont fait des gens inconnus, et cette lettre en est une de remerciement et de reconnaissance à leur égard. Toutefois, si je me devais de leur rendre ce témoignage, je ne peux pas non plus occulter qu’à l’heure où la richesse mondiale suffirait à nourrir la population de notre planète et à lui assurer un mode de vie décent, cela demeure absolument scandaleux qu’il n’en soit pas ainsi.

Marie Danielle
Montréal
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Pour plus d’informations :

— au sujet du très réel problème de la faim au Canada :
L’Association canadienne des banques alimentaires (ACBA) ;
— des statistiques récentes (document PDF) ;
— au sujet du Programme Alimentaire Mondial (le PAM est une organisation humanitaire mondiale oeuvrant de concert avec l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Fonds International du Développement Agricole (FIDA)).