Je viens de vivre une journée profondément agaçante. Rendez-vous compte : mon bon pied s’est volatilisé durant mon sommeil ! Pschitt, disparu ! Oui, oui, je sais, il y a déjà un bon moment qu’il manifestait des signes de lassitude, s’étant senti particulièrement inutile ces derniers mois, mais je ne pouvais rien y faire, la guigne s’était accrochée ferme sur le mauvais et j’ai eu beau tout essayer pour la déloger, même l’ultime traitement d’interminables chatouillements de mon boa de plumes n’y a rien fait. Ou plutôt si, ça a nourri mon humour noir. Bon, l’humour noir, c’est bienvenu lorsqu’on a un con sous la main à qui remettre ses bêtises, sinon au p’tit dej’, c’est tout aussi ulcérant que des rôties brûlées.

Faut que j’vous raconte. J’ai vu rouge dès que j’ai ouvert les yeux. Non, pas le sang, je ne l’ai pas vu tout de suite, non, j’ai vu rouge parce que mon réveille-matin n’avait pas sonné et que je me retrouvais très en retard. Tellement que ça ne valait plus la peine que je me grouille. Raté, le rendez-vous. Et les conséquences, sacré nom de…, les conséquences !! Et puis j’ai commencé à ressentir une sorte de serrement à la cheville. Me redressant, je vis mon édredon taché de sang. J’ai repoussé les couvertures, et là, j’ai vu l’extrémité de ma jambe droite bien garrottée — de la vraie belle ouvrage, ah ça, y a pas à dire, on a fait montre d’une très grande dextérité ! Ça m’a rendue furieuse. Ça n’aura donc jamais de fin ! hurlais-je. Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça, encore ?!? récriminais-je de plus belle.

J’ai vite retrouvé mon sang-froid. En fait, j’en avais très peu perdu. Heureusement, je ne suis pas le genre à m’épancher longuement, c’est vrai, côté coagulation, je prothrombine à volonté. Autre avantage — et je vous livre là l’un de mes plus intimes secrets —, je suis poïkilotherme. Résurgence, à ce qu’on dit, d’une métamorphose bâclée par le Grand Farceur. Moi je pense qu’Il a surtout voulu se payer ma tête en faisant la belle part, dans ma boîte osseuse, au cerveau reptilien. Ne manquerait plus que l’amputation de mon autre pied pour que ma nature finisse par s’accorder parfaitement. Eh bien non, moi vivante, il est hors de question que je rampe ! Ouais. Sauf que ça me fait une belle jambe tout ça, en ayant déjà un pied dans la tombe…

Vous en conviendrez sûrement, en de telles circonstances, on ne se remet pas sur pied si prestement. À moins que ce ne soit sur le pied de guerre. C’est donc armée de tout mon courage et d’une canne que je me suis rendue à la clinique d’urgence. La salle d’attente était si bondée que je me suis retrouvée acculée au pied du mur à devoir faire le pied de grue. Au bout d’un moment, j’en ai eu marre et j’ai voulu lever le pied… et me suis ramassée par terre ! La foule s’est affairée autour de moi, puis deux infirmiers sont intervenus. On m’a fait m’étendre sur une civière, et au moment où j’allais sombrer dans l’inconscience, j’entendis : «Elle était devenue la proie de ses lecteurs, chacun voulait prendre son pied…».

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NDLR : Ainsi se trouvent punis ceux qui prennent toujours tout au pied de la lettre, à tout prix : ils finissent par se faire conter des histoires abracadabrantes !