Je suis sublime et entends en faire sérieusement la démonstration. Je pressens déjà les remous que causera mon assertion, et vous de vous dire en votre for intérieur : non mais, quelle prétention! Et pourtant, à la fin, vous serez d’accord avec moi…

J’en appelle à votre bon jugement. Et puis mon but — ne vous y trompez pas — n’est pas de me glorifier mais d’établir un fait. Pour y parvenir, j’en établirai un autre qui, du même coup, anéantira définitivement toute possibilité de me dresser un piédestal d’où vous toiser. Voilà : je suis sublime, mais je ne suis pas belle. Et ce sont là les mots de Michel Tournier lui-même. Bon il n’a pas dit précisément: “Marie Danielle est sublime mais pas belle”, non, non, mais c’est du tout comme! Tournier a finement distingué les caractères qui opposent le sublime au beau. À partir de cela, chacun tire ses conclusions, quoi. D’ailleurs, vous verrez bien qu’il n’y a pas de gloire à être sublime. Alors qu’il y en a une immense, c’est évident, à être belle.

Selon Tournier, donc, le beau est par définition fini, équilibré et harmonieux. Moi ? je manque de fini (in-finie), et ceux ayant fait ma connaissance ont tous éprouvé cette sensation constante d’être entraînés au bord d’un déséquilibre vertigineux. Je n’exagère pas, ma lucidité et ma perspicacité sont telles qu’elles plongent tout le monde dans une émotion où se mêlent étrangement le plaisir et la terreur. La beauté, elle, apaise et rassure, ce qui n’a rien à voir avec moi, n’est-ce pas ?? Ouaip.

Ensuite, la beauté est de l’ordre de la qualité, tandis que le sublime relève de la quantité. Autrement dit, il me faut cumuler un innombrable lot de caractéristiques impossibles (lire : invivables, et je le sais d’expérience, j’vous en passe un papier!) pour atteindre au sublime, alors que la Beauté n’a qu’à être pour être remarquée. Et remarquable. Alors que moi je m’épuise à vouloir attirer ne serait-ce qu’un brin d’attention, pfff!

Enfin, la beauté invite au jeu et à la divine gratuité d’un paradis sans obligation ni sanction. Séduction incarnée, la beauté s’offre impunément aux regards qui en jouissent librement et se plairont à la conquérir, dans le réel ou en phantasme. À ses côtés, mon sérieux frise… le sublime et porte les gens à m’adresser des yeux suppliants, dans l’espérance d’être absous de leurs fautes par le départ de leur fardeau, moi qui passe pour celle qui sait (souvent fort bien) comment alléger les coeurs. Y parvenant, on m’adorera, mais devrais-je commettre un seul échec, l’on me vouera aux enfers et damnations. Impossible d’en sortir gagnante, vénérée, crainte ou abhorrée, jamais on ne m’aime.

Être sublime est une tragédie. Comique, mais tragédie tout de même.