05/12/2005 5:06 pm
Je suis sublime et entends en faire sérieusement la démonstration. Je pressens déjà les remous que causera mon assertion, et vous de vous dire en votre for intérieur : non mais, quelle prétention! Et pourtant, à la fin, vous serez d’accord avec moi…
J’en appelle à votre bon jugement. Et puis mon but — ne vous y trompez pas — n’est pas de me glorifier mais d’établir un fait. Pour y parvenir, j’en établirai un autre qui, du même coup, anéantira définitivement toute possibilité de me dresser un piédestal d’où vous toiser. Voilà : je suis sublime, mais je ne suis pas belle. Et ce sont là les mots de Michel Tournier lui-même. Bon il n’a pas dit précisément: “Marie Danielle est sublime mais pas belle”, non, non, mais c’est du tout comme! Tournier a finement distingué les caractères qui opposent le sublime au beau. À partir de cela, chacun tire ses conclusions, quoi. D’ailleurs, vous verrez bien qu’il n’y a pas de gloire à être sublime. Alors qu’il y en a une immense, c’est évident, à être belle.
Selon Tournier, donc, le beau est par définition fini, équilibré et harmonieux. Moi ? je manque de fini (in-finie), et ceux ayant fait ma connaissance ont tous éprouvé cette sensation constante d’être entraînés au bord d’un déséquilibre vertigineux. Je n’exagère pas, ma lucidité et ma perspicacité sont telles qu’elles plongent tout le monde dans une émotion où se mêlent étrangement le plaisir et la terreur. La beauté, elle, apaise et rassure, ce qui n’a rien à voir avec moi, n’est-ce pas ?? Ouaip.
Ensuite, la beauté est de l’ordre de la qualité, tandis que le sublime relève de la quantité. Autrement dit, il me faut cumuler un innombrable lot de caractéristiques impossibles (lire : invivables, et je le sais d’expérience, j’vous en passe un papier!) pour atteindre au sublime, alors que la Beauté n’a qu’à être pour être remarquée. Et remarquable. Alors que moi je m’épuise à vouloir attirer ne serait-ce qu’un brin d’attention, pfff!
Enfin, la beauté invite au jeu et à la divine gratuité d’un paradis sans obligation ni sanction. Séduction incarnée, la beauté s’offre impunément aux regards qui en jouissent librement et se plairont à la conquérir, dans le réel ou en phantasme. À ses côtés, mon sérieux frise… le sublime et porte les gens à m’adresser des yeux suppliants, dans l’espérance d’être absous de leurs fautes par le départ de leur fardeau, moi qui passe pour celle qui sait (souvent fort bien) comment alléger les coeurs. Y parvenant, on m’adorera, mais devrais-je commettre un seul échec, l’on me vouera aux enfers et damnations. Impossible d’en sortir gagnante, vénérée, crainte ou abhorrée, jamais on ne m’aime.
Être sublime est une tragédie. Comique, mais tragédie tout de même.




sublime ou beau, en tout cas c’est “tres gentil chez vous”. Vous pendrez la cremaillère ?
Comment erre procrastin — 05/12/2005 @ 5:51 pm
J’ai déjà la langue bien pendue, et vous voudriez m’y voir en plus y ajouter une crémaillère ? C’est risqué! Mais si on m’offre à boire…
Et merci, pour la gentillesse.
Comment erre Marie Danielle — 05/12/2005 @ 5:58 pm
Me semblait bien, aussi, que cet affreux silence ne pourrait pas durer éternellement…
Bon retour dans le monde merveilleux des blogues, Marie Danielle!
Comment erre Choubine — 05/12/2005 @ 7:15 pm
Ah ah… Donc, si pour Lamartine, «un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», pour Choubine, c’est «une seule blogueuse vous manque, et tout est déblogué» ??
Faut me pardonner, je déglingue, je débloque, je… sublime !
Comment erre Marie Danielle — 05/12/2005 @ 9:09 pm
Vous prêchez pour des convaincus . Votre sub -illimitée-subtilité vous place dans la catégorie mastrices et Michel TOURNIER serait bien inspiré d’aggraver votre cas en allant prospecter dans votre continent intérieur où se trouve votre beauté cachée, inexpugnable. Ces écrivains sont de grands séducteurs mais dès qu’il s’agit de passer à l’acte ils préfèrent se carapater dans les îles à Robinson et à faire aller chercher les noix de coco aux Vendredis. Ne vous inquiétez pas , on est là ! Dibrazza va s’occuper de tout ! Et moi je suis la courbe descendante de la tragédie … On est pas là pour pleurer, on a des choses plus sérieuses à régler ! Marie Danielle je vous salue Marie
Comment erre Marie.pOOl — 06/12/2005 @ 12:47 am
Eh bien, voilà une entrée en matière fulgurante (et contrastée) de la part de celle qui EST la courbe descendante de la tragédie ! Me voilà toute retournée, on a pris le large, c’est sûr, les brises sont devenues grands vents et la voile est gonflée à bloc ! Alors, vous êtes donc d’accord à dire que je suis sous-lime ? Être sous-lime favorise la lucidité, n’est-ce pas, c’est ainsi que je puis abonder dans votre sens à propos de la séduction forcenée que déploient les écrivains. Robinson/Vendredi, ou Hrundi/Fernand, la différence se coule dans le rouge croissant du verre que le créateur hrundien m’[nous]offre quasi quotidiennement. Sinon, je ne vois pas en quoi j’aurais eu à m’inquiéter - nous, les tragiques, baignons dans la mer de l’intranquillité comme des poissons dans l’eau -, mais si di Brazza est l’homme de la situation, tel que vous le dites, alors les embruns ne piqueront pas du nez ! Bien, euh… mais où ai-je donc mis ma boussole ??
Comment erre Marie Danielle — 06/12/2005 @ 3:00 am
La beauté, chère amie, est le commencement de la terreur que nous sommes capables de supporter.
Voilà ce qu’aurait pu vous écrire R. M. Rilke un jour de dépression.
De J.-L. Godard (ne me demandez pas ici non plus les références): c’est une des phrases de Rilke que j’avais trouvée pendant Sauve qui peut la vie et que j’avais envoyée à Isabelle Huppert avec une photo du film [laquelle? ne sais] après le film. C’est une de ces phrases qui est comme un corridor, avec beaucoup de portes, de chambres à ouvrir.
On n’a pas encore commencé à les ouvrir, et on se dit:
que de choses à découvrir.
J’en reste là pour l’instant, un peu inquiet de voir
le résultat de cet envoi: je ne connais pas ce
code html et il se pourrait que le résultat soit catastrophique.
Pardonnez-moi de n’avoir pas été assez espiègle. Je vous tire… ma révérence; là encore, je suis en contravention. Robert
Comment erre Robert — 02/10/2006 @ 9:52 am
Au bruissement des feuilles soudain notre regard se lève, et voici que déjà l’oiseau a pris son vol , émissaire improvisé de l’arbre dans le libre espace, en deux coups d’aile oubliant son message, pour l’avoir du premier délivré. Il emporte par surprise notre absente rêverie, et fendant l’air inaltérable de midi redonne en l’ouvrant l’ouvert à lui-même. Autour de nous la clairière suspend la récitation de ses secrètes. Dans la fugitive vibration de l’événement, l’obscure prédiction des sentiers s’efface et s’accomplit. Retrouvée la lumière nous déchire, et par elle jusqu’en notre âme l’oiseau disparu poursuit sa percée. Il semble que ce soit pour toujours, tant cette proximité recueille en elle de pudique douleur. Aurons-nous assez d’espace en nous pour que l’onde de cet envol laisse son cercle inachevé ? Assez de souffle pour les répons ?
Assez de force pour ne pas fuir la blessure de cette beauté?
L’effroi du beau, Cerf, coll. La nuit surveillée, 1987.
début du chapitre premier- Proximité de l’insaisissable
Comment erre Robert — 02/10/2006 @ 10:03 am
Mon corps n’a pas accompagné le lever du jour, peut-être cela explique-t-il sa grise mine (au jour, of course
)? Mais cet animisme ne tient pas à la vue de votre petit-déjeuner en deux services où le soleil se dispute avec l’or noir!
Je vois maintenant pourquoi je suis insupportable. Ce doit être le jeu des ombres et de la lumière qui favorise la lucidité? Oh mais…
Tous le matins
le soleil entre chez Si Lmokhtar
pille la mémoire du miroir
monte sur l’échelle
et s’en va en riant
(Tahar Ben Jelloun, Les amandiers sont morts de leurs blessures)
Votre citation de Rilke a éveillé un écho mien antérieur :
Tambours résonnants du Sacré en nos corps,
Les sens apprennent à lire le ciel
Ainsi, la terreur et l’éblouissement
Migrent dans l’œil du Temps
(Extrait de La pierre molle. Souffrez que je me cite (la formule est surannée, mais si jolie), c’est pour mieux signifier le ravissement dans lequel me plonge votre citation de Jean-Louis Chrétien, dont il me faudrait lire le livre.)
Cette blessure de la beauté en appelle une autre, où musique, voix et chœur se veulent baume sans masquer la brèche nous laissant haletants, dans l’Anthem de Leonard Cohen :
The holy dove
She will be caught again
bought and sold
and bought again
the dove is never free.
L’effroi du beau
et
la beauté de l’effroi…
Isabelle Huppert incarne bien l’un et l’autre.
Et alors, romance post-moderne?
(Mon service internet m’a fait défaut à deux reprises depuis mon réveil, ce qui a mis mon commentaire en suspension -mes matinées ne sont pas si grasses-; malgré cela, n’ai pas eu envie d’en changer l’amorce.)
Comment erre Marie Danielle — 02/10/2006 @ 2:09 pm
M. Tournier devait avoir lu, de Longin, Du sublime.
Avant la traduction, la présentation et les notes
de Jackie Pigeaud.
1991, Ed. Rivages
1993, Ed. Payot & Rivages pour l’édition de poche
Rivages poche, Petite Bibliothèque n° 105, 160p.
Comme ça, en passant.
Comment erre Robert — 03/10/2006 @ 6:48 pm
Ah! il y a un exemplaire à la BAnQ, yé!
Vous savez que vous avez éveillé une envie furieuse de lire Tournier? En gougueulant, j’ai lu quelques entrevues qu’il a accordées ces dernières années et j’ai trouvé extrêmement intéressant de découvrir de quoi sont constituées ses visées en écriture, tout en me rendant compte que son univers me manquait. Je pense que ça doit tenir à sa propension (le terme “volonté” me paraît moins organique) à la célébration (il en était question dans ce que j’ai lu dans ces entretiens), propension trop rare ces derniers temps, non?
Alors, merci, en passant.
Comment erre Marie Danielle — 04/10/2006 @ 6:09 pm
marie danielle,
pour qu’il y ait céébration, il faut qu’il y ait appel à célébrer; pour qu’il y ait appel il faut qu’il y ait un appelant.
Dans les églises des Eglises, cela se fait quotidiennement.
L’appel reproduit ci-dessous peut être adressé à des laïcs par un laïc dans une salle laîque où tout est laïque. Non?
Je vous appelle, nous sommes nombreux à vous appeler, certains que je connais et d’autres que je ne connais pas, nous vous appelons :
- à célébrer ce pouvoir que nous avons ensemble de subvenir aux besoins qu’ont tous les êtres humains de se nourrir, se vêtir, s’abriter, afin qu’ils se réjouissent d’être en vie ;
- à découvrir ensemble et avec nous, ce que nous devons faire pour mettre la puissance de l’homme au service de l’humanité, de la dignité et de la joie de chacun d’entre nous ;
- à être conscient et responsable de votre capacité personnelle d’exprimer vos sentiments véritables et de nous rassembler tous ensemble dans leur expression.
Cet « appel à célébrer »fut toutd’abord un manifeste reflétant le sentiments d’ un groupe d’amis(…) Cela se passait en 67, au moment de la marche sur le Pentagone ;un appel à faire face aux réalités plutôt que de se laisser prendre à des illusions (à vivre le changement plutôt que la confiance à la technique) ; en fait, une tentative pour réintroduire dans la langue ordinaire le mot « célébration »
Tout ceci dans Ivan Illich, Libérer l’avenir, Seuil,
coll. Points 36 ;
Le texte de cet appel comprend quatre pages (développement)
Comment erre Robert — 04/10/2006 @ 9:12 pm
C’est beau.
Il semble que nous ne marchons pas suffisamment en rythmant nos pas sur de pareils accords, dans notre monde.
Personnellement, la joie et la célébration, je ne les ai jamais beaucoup trouvées au sein de l’Église catholique. Et ce n’est pas faute de les avoir cherchées et désirées ardemment. J’en suis éventuellement venue à considérer que l’Église impose, plus qu’elle ne propose, un idéal au modèle répressif, et même pervers. Les paroles de Jésus -peu m’importe qu’il soit ou non Fils de Dieu- m’inspirent encore/toujours, mais je ne saurais me rallier à quoi que ce soit d’autre.
Cet appel d’Illich m’apparaît avoir la qualité de se fonder sur la matérialité des êtres humains que nous sommes, et celle de projeter un idéal vraisemblable à partir d’elle. Un idéal qui est toutefois le plus grand des défis qui soit, en dépit de tout ce qu’on a pu ou pourrait dire, non?
«En 67 tout était beau. C’était l’année de l’amour. C’était l’année de l’Expo.», a chanté Beau Dommage + tard. Aujourd’hui, l’avenir demande “encore” à être libéré, mais n’est-ce là ce qui lui est et sera toujours propre? Quoique… on peut se demander si, de nos jours, ça n’est pas le présent qui le nécessite, tellement on le presse et l’aplatit.
En ce moment même, je célèbre votre venue. Merci.
(ma liste de must-be-read est interminable, je note Illich, mais les éclats partagés éclairant plus amplement que leur mesure, j’en suis venue à me dire que ça n’était pas si mal de se déplacer d’un éclat à un autre parfois… paradoxe de la soif à la fois attisée et apaisée en soi)
Comment erre Marie Danielle — 04/10/2006 @ 11:39 pm